Cette lettre mise à la poste, Gédéon attendit sans trop d’effroi l’heure de rentrer à la salle de police.
A sa grande surprise, cette seconde nuit fut infiniment moins mauvaise que la première; la troisième, il trouva la planche moins dure et faillit reposer. La quatrième, il dormit comme un loir.
Il ne sentait plus le pli de la feuille de rose.
Ce qui prouve bien que l’homme se fait à tout.
XXXII
Tandis que Gédéon subissait une peine disciplinaire, la nuit couchant à l’ours, le jour faisant toutes les corvées imaginables, il fut témoin d’une punition bien autrement grave, infligée par les hussards à un de leurs camarades.
Les châtiments extra-légaux sont excessivement rares au 13e. Il faut des circonstances exceptionnelles pour que les soldats se permettent de s’attribuer ainsi les rôles de juges et d’exécuteurs. Il faut aussi qu’ils soient à peu près sûrs de l’impunité.
Depuis un certain temps on s’apercevait, au 1er escadron, que presque tous les jours il disparaissait du pain: c’est un fait douloureusement grave et des plus inquiétants. On n’a pas de superflu au régiment. Si l’homme auquel on prend sa ration n’a pas d’argent en poche, ce qui est l’ordinaire, il en est réduit à serrer son ceinturon d’un cran; or, il est toujours pénible de se brosser le ventre et de danser devant le buffet.
Évidemment il y avait un voleur. Mais quel était-il? On n’avait aucun soupçon, pas un indice.
Était-ce simplement quelque pauvre diable, doué d’un appétit malheureux, qui complétait ainsi sa ration? Était-ce, chose plus probable, quelque odieux coquin qui vivait sur autrui pour vendre son pain intact tous les deux jours?