—Cette lettre, s’écria-t-il, qui plonge toute une famille dans la plus affreuse douleur, qui tuera peut-être mon pauvre Courtois, n’est qu’une scène de la comédie infâme imaginée par le comte.

—Oh! fit le docteur révolté, est-ce possible?

—Je suis absolument de l’avis de monsieur le juge de paix, affirma l’agent de la Sûreté. Hier soir, chez monsieur le maire, nous avons eu en même temps le même soupçon. J’ai lu et relu la lettre de Mlle Laurence, et je parierais qu’elle n’est pas d’elle. Le comte de Trémorel lui a imposé un brouillon qu’elle a copié. Ne nous abusons pas, messieurs, cette lettre a été méditée, réfléchie, composée à loisir. Non, ce ne sont pas, ce ne peuvent être là les expressions d’une malheureuse jeune fille de vingt ans qui va se tuer pour échapper au déshonneur.

—Peut-être êtes-vous dans le vrai, fit le docteur, visiblement ébranlé; mais comment pouvez-vous imaginer que M. de Trémorel a réussi à décider Mlle Courtois à cet abominable expédient?

—Comment! Tenez, docteur, je ne suis pas un grand Grec en pareille matière, ayant eu rarement l’occasion d’étudier sur le vif les sentiments des demoiselles bien nées, et pourtant la chose me semble fort simple. Une jeune fille, dans la situation où se trouve Mlle Courtois, qui sent approcher le moment fatal où sa honte sera publique, doit être prête à tout, décidée à tout, même à mourir.

Le père Plantat eut comme un gémissement. Une conversation qu’il avait eue avec Laurence lui revenait à l’esprit. Elle lui avait demandé—il se le rappelait—des renseignements sur certaines plantes vénéneuses qu’il cultivait, s’inquiétant beaucoup des moyens qu’on emploie pour en extraire les sucs mortels.

—Oui, dit-il, elle a songé à mourir.

—Eh bien! reprit l’agent de la Sûreté, c’est à moment où ces pensées funèbres hantaient l’esprit de la pauvre enfant, que le comte de Trémorel a pu facilement achever son œuvre de perdition. Elle lui disait sans doute qu’elle préférait la mort à la honte, il lui a prouvé qu’étant enceinte, elle n’avait pas le droit de se tuer. Il lui a dit qu’il était bien malheureux, que n’étant pas libre, il ne pouvait réparer l’horrible faute, mais il lui a offert en même temps de lui sacrifier se vie.

Que devait-elle faire pour tout sauver? Abandonner sa famille, faire croire à son suicide, pendant que lui, de son côté, déserterait sa maison et abandonnerait sa femme. Elle a dû se défendre, résister. Mais ne devait-il pas tout obtenir d’elle, lui arracher les plus invraisemblables consentements—en lui parlant de cet enfant qu’elle sentait tressaillir dans son sein, qu’ils élèveraient entre eux, qui ainsi aurait un père!

Et elle a consenti à tout, elle a fui, elle a recopié et jeté à la poste la lettre infâme préparée par son amant.