Éclairé sur la puissance de madame Du Barry, Voltaire, qui toute sa vie joua en toutes circonstances un double jeu, fut épouvanté de l'imprudence que, conseillé par les Choiseul, il avait été sur le point de commettre, et le duc d'Aiguillon fut chargé de le réconcilier avec la favorite.
La comtesse Du Barry soutenait alors le chancelier Maupeou dans sa lutte contre les Parlements. Les attaques du chancelier pouvaient tourner contre lui, le faible Louis XV pouvait, en un jour d'ennui, donner raison à ceux qu'il appelait les robes noires; mais le ministre avait pour lui la favorite, elle avait fait placer dans sa chambre un magnifique portrait de Charles Ier, peint par Van-Dick, et souvent elle le montrait au roi en lui disant:
—Les Parlements, Sire, nous traiteront comme ils ont traité Charles Ier.
La victoire resta au chancelier, mais il souleva contre lui l'indignation générale. À Paris, on récitait ce Pater noster d'un nouveau genre:
«Notre père qui êtes à Versailles, que votre nom soit glorifié. Votre règne est ébranlé; votre volonté n'est pas plus faite dans le ciel que sur la terre. Rendez-nous notre pain quotidien que vous nous avez ôté; pardonnez à vos Parlements qui ont soutenu vos intérêts comme vous pardonnez à vos ministres qui les ont vendus. Ne succombez plus aux tentations de la Du Barry, mais délivrez-nous de ce diable de chancelier. Ainsi soit-il.»
À Versailles, on faisait courir les plus atroces épigrammes.
Le chancelier riait de tous ces clabaudages, le roi le proclamait «le plus ferme et le plus intègre des ministres.» Il était sûr de l'appui de la favorite, il était certain qu'au premier jour son ennemi Choiseul serait renversé; il le fut en effet, au grand triomphe des amis de madame Du Barry.
—C'est le règne de Cotillon III qui commence! s'était écrié le roi de Prusse.
Débarrassé du duc de Choiseul, Louis XV n'eut plus de querelles, plus de luttes à soutenir. «Les ministres s'entendent comme larrons en foire, écrivait un bel esprit de l'époque, et la guenon (le mot n'est pas poli) qui nous gouverne s'entend avec eux.» Le roi laissait agir ses ministres.
—Ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront, disait-il en riant, je m'en lave les mains.