Sa conversion n'avançait pas, malgré la dureté de ces traitements; madame de Neuillant la fit entrer aux Ursulines de Niort. Elle n'y resta que quelques mois; personne ne payant sa pension, les sœurs la rendirent à sa mère, qui la plaça à Paris aux Ursulines de la rue Saint-Jacques. «C'est là qu'on obtint son abjuration, après beaucoup de résistance de sa part.»
À peine sortie du couvent, mademoiselle d'Aubigné perdit sa mère, et de nouveau se vit forcée de recourir à l'hospitalité de madame de Neuillant «qui, dit Tallemant, bien que riche et quoique sa parente, la laissait nue par avarice.»
Sans ressources, sans expérience, sans famille, la pauvre jeune fille mangeait avec douleur le pain amer et souvent reproché de l'aumône, lorsqu'elle se trouva pour la première fois en relation avec le poëte Scarron.
Cet infortuné, qui doit sa réputation bien moins à ses vers burlesques qu'à la gaîté courageuse avec laquelle il railla ses douleurs et fit un jouet de son mal, était un raccourci de toutes les infirmités humaines.
Horriblement paralysé, contrefait, tordu par de continuelles souffrances, il n'avait de libre que la bouche et les mains. Seul, l'estomac était bon et avait conservé toute sa vigueur. On faisait cent contes de l'horrible torture du pauvre Scarron, et lui-même s'en plaint dans une de ses préfaces: «Les uns disent que je suis cul-de-jatte, les autres qu'on me met sur une table dans un étui où je cause comme une pie borgne, d'autres encore que mon chapeau tient à une corde qui passe dans une poulie, et que je la hausse et la baisse pour saluer ceux qui me visitent, je veux arrêter ces mensonges.» Sur ce, il fait son portrait, et assure qu'il n'est guère plus contrefait qu'un Z.
En ce triste état, n'ayant presqu'aucune fortune, Scarron sut tirer parti de son mal; il en vécut au moins autant que de ses vers. Il s'était déclaré malade de la reine, et touchait une petite pension pour remplir son office. Bien des gens lui venaient en aide, et il ne se faisait pas faute de se rappeler au souvenir de ceux qui pouvaient pour lui quelque chose, par de burlesques requêtes auxquelles il était bien difficile de ne pas faire droit.
Je suis, depuis quatre ans, atteint d'un mal hideux
Qui tâche de m'abattre;
J'en pleure comme un veau, bien souvent comme deux,
Quelquefois comme quatre.
Tel est le style des plaintes du pauvre Scarron, ce qui ne l'empêche pas de «bien manger et de bien boire, nous avoue-t-il, comme le plus grand glouton bien portant, surtout lorsqu'il n'est pas logé à l'hôtel de l'impécuniosité, ce qui lui arrive parfois.»
Tel est le malheureux qui prit en pitié le malheur de mademoiselle d'Aubigné, et lui offrit sa main. Elle accepta, «aimant mieux encore cet extrait de mari que le couvent,» et que la pauvreté, eût-elle pu ajouter; car tel était son dénûment, que le jour de sa noce elle fut réduite à emprunter un habit.
Fidèle à ses habitudes burlesques, Scarron reconnut par contrat à sa future: «Quatre louis de rente, une paire de belles mains, un très beau corsage, une jolie figure, deux grands yeux fort mutins et beaucoup d'esprit.»