Nous touchons maintenant aux plus sombres années du long règne de la duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveuglée par sa haine contre Diane de Poitiers, trahir, au bénéfice de Charles-Quint, et la France et ce roi qui l'avait tant aimée.

Depuis 1541 la guerre s'était rallumée entre la France et l'Espagne, mais l'empereur marchait à coup sûr, et il allait de succès en succès, déjouant tous les plans de François Ier et de son conseil. C'est que madame d'Etampes veillait. En échange de promesses illusoires, elle livrait les secrets du conseil, les chiffres des généraux, et d'avance dévoilait tous les projets d'attaque ou de défense. Ainsi l'empereur put défendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins formés dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore Château-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de blé et de farine. Ainsi les impériaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans l'armée du Dauphin les soldats mouraient de privations.

Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et l'intermédiaire de toutes ces trahisons. Agent gagé de Charles-Quint a la cour de France, il dut à ses infamies une grande fortune. Sous le règne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant été dévoilé, le comte faillit porter sa tête sur l'échafaud; il n'échappa au juste châtiment dont il était menacé qu'en cédant, au tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique propriété. Après quoi «il vécut longuement, riche, heureux et honoré,» dit un historien du temps.

François Ier voyait bien qu'il était trahi; il accusait tout le monde, le Dauphin, Catherine de Médicis, la reine Eléonore, les généraux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne soupçonna la misérable favorite.

Cependant l'armée de l'empereur était aux portes de la capitale, déjà la population épouvantée cherchait à s'enfuir. L'énergie de François Ier sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activité de sa jeunesse. Bientôt la paix fut signée à Crépy, paix honteuse pour la France, dont tous les avantages étaient pour Charles-Quint qui ne donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc d'Orléans, avec l'investiture définitive du duché de Milan. L'empereur devait bien cette dernière clause à la favorite qui l'avait si bien servi. L'investiture pour le duc d'Orléans, tel avait été le mobile de la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une retraite lorsque le Dauphin monterait sur le trône. La mort du duc d'Orléans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles.

Bien tristes furent les dernières années de François Ier. Alors la perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une épine à la couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Liée, comme les suppliciés antiques, vivante à un cadavre, dévorée de regrets et de haines, assaillie d'anxiétés, elle ne savait plus elle-même si elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant.

Le brillant, le chevaleresque François Ier n'était plus que l'ombre de lui-même. Son mal avait empiré d'une façon terrible, et la science des médecins était impuissante. Fermait-on l'horrible ulcère, il se rouvrait plus épouvantable. Ambroise Paré lui-même, le grand chirurgien, s'avouait vaincu et ne trouvait point de remède contre les indicibles douleurs du malade.

Parfois résolu à vaincre la souffrance, il se levait et demandait des fêtes, encore des fêtes, des festins, des mascarades; mais l'instant d'après il retombait brisé sur son lit.

Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait, espérant fuir ses tourments horribles, de Paris à Compiègne, de Fontainebleau à Saint-Germain, puis à Loches, à Amboise, partout. C'est où il n'était pas qu'il désirait être. Toujours à ses côtés il lui fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa maîtresse, mais sa garde-malade.

La chasse, une chasse folle, enragée, infernale, était son unique, sa dernière passion. L'excès même du mal lui donnait quelque répit. En se brisant ainsi de fatigue, il espérait retrouver le sommeil qu'il appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupière.