—Le patron cause en ce moment avec le marquis de Croisenois.
—Tiens!... tiens!... tiens!... exclama le jeune M. Gaston, ce cher marquis!... Elle est bien bonne!... Dix louis qu'il sera ravi de me serrer la main.
A ce mot, de Croisenois, André avait tressailli, et tout son sang avait afflué à son visage.
Croisenois!... C'était l'homme qu'il haïssait de toute l'énergie de son être, ce misérable qui, s'armant d'un secret volé, comme l'assassin de l'ignoble couteau, allait contraindre Sabine de Mussidan à lui abandonner sa main!... C'était ce vil scélérat que M. de Breulh-Faverlay, et lui André, et Mme de Bois-d'Ardon, s'étaient juré de démasquer.
Cependant André ne l'avait jamais vu. Il comptait le jour même s'attacher à ses pas, le suivre, l'observer, surprendre son présent, fouiller son passé, sonder tous les mystères de sa vie, mais il ne le connaissait pas encore physiquement.
Et il frissonnait à cette idée qu'une porte seule le séparait de cet ennemi mortel, qu'il allait le voir, qu'il traverserait la salle, qu'ils se trouveraient face à face, que leurs yeux se croiseraient, qu'il entendrait le son de sa voix, qu'il pourrait, d'un regard, essayer de plonger au plus profond de cette âme de boue...
Si forte était son émotion qu'il avait grand peine à la dissimuler; heureusement son compagnon ne faisait nulle attention à lui.
Sur l'invitation de l'employé, le jeune M. Gaston s'était assis, et renversé sur sa chaise, les jambes croisées, les pouces dans les entournures de son gilet, il s'étalait, s'offrait de trois quarts, de profil et de face, à l'admiration ébahie des tristes hères qui écrivaient derrière le grillage.
Quand il jugea tout son effet produit, il tira André par son paletot, et penchant sa chaise vers lui:
—Vous connaissez ce cher marquis? demanda-t-il assez haut pour que personne dans la salle ne perdit un mot.