Il me semble, mes amis, que tout cela est d'hier.
Nous étions pauvres, alors, monsieur le marquis, affreusement pauvres, et cependant le monde nous avait bercés de ses plus décevantes caresses. Les directeurs de toutes les serres chaudes consacrées à l'éclosion des talents encore en leur œuf, avaient murmuré aux oreilles de chacun de nous des paroles magiques: Tu réussiras, tu Marcellus eris...
Croisenois dissimula un sourire. L'histoire ne lui semblait pas palpitante.
—Tiens, fit-il; vous savez le latin.
—Je l'ai su du moins. C'est que je dois vous le dire, chacun de nous semblait promis à une destinée brillante. Catenac, avocat de la veille, venait de recevoir un prix pour sa thèse De la Transmission de la Propriété; Hortebize avait été couronné pour un travail sur l'Analyse des matières suspectes, travail reproduit presque en entier par l'illustre Orfila, dans son Traité des Poisons. Moi-même, je venais de subir victorieusement les épreuves de la licence, de l'agrégation et du doctorat ès sciences et ès lettres...
Paul ouvrait des yeux énormes. Il ne s'était jamais demandé ce que deviennent les neuf dixièmes des élus des concours.
—Malheureusement, poursuivait le placeur, Hortebize était brouillé avec sa famille, la famille de Catenac était aux prises avec la misère, et moi je n'ai pas de famille... Nous mourrions de faim décemment.
Seul de nous trois, je gagnais un peu d'argent à préparer des élèves aux examens de Saint-Cyr et de l'École polytechnique.
Moyennant trente-cinq sous par jour,—la moitié d'un salaire du manœuvre—je bourrais de géométrie et d'algèbre des fils de famille qui se moquaient de ma maigreur et de mes habits râpés.
Trente-cinq sous!... et là-dessus nous étions trois à prendre notre pain, et j'avais une maîtresse, aimée jusqu'au délire, qui se mourait de la poitrine!