L'émotion, la passion, la stupeur l'emportaient si bien hors de lui-même, que tout en marchant il parlait à haute voix, s'exclamait et gesticulait, ce qui est d'un commun à faire frémir et contre toutes les règles.
—Voilà donc la vie!... disait-il. On se croit bronzé, blasé, usé, vieilli, fini, on juge tout mort en soi, et il suffit d'un regard de beaux yeux pour vous rendre les palpitations de l'adolescence. On se trouble autant qu'un lycéen, on balbutie, on rougit, et même... le diable m'emporte!... on sent une larme taquine au coin de l'œil.
Certes, il aimait déjà Sabine, le jour où il avait demandé sa main au comte de Mussidan, il l'aimait... mais non comme en ce moment.
Depuis qu'il la savait perdue pour lui, il lui découvrait des mérites extraordinaires. Elle lui paraissait plus belle, plus spirituelle, parée de surprenantes qualités, mille fois plus désirable, enfin.
Qui donc eût jamais pu prévoir cela, que lui, le grand seigneur adulé, envié et recherché par excellence, lui, adoré de toutes les femmes, si tous les hommes le redoutaient, il serait repoussé le jour où, pris d'une passion sérieuse, il offrait à une jeune fille sa fortune et son nom.
—Ah! c'était bien là, murmurait-il, la compagne que je rêvais. Retrouverai-je jamais cette âme tendre, cet esprit viril, tant d'innocence et de chaste témérité, parmi toutes ces agaçantes poupées que je vois autour de moi, s'habillant, babillant, chevauchant, parlant argot et copiant les excentricités des filles. Est-il une Sabine, parmi ces extravagantes pour qui la vie est comme un cotillon perpétuel, et qui prennent un mari comme elles choisissent un valseur... parce qu'on ne peut valser seule.
Toutes les femmes lui paraissaient haïssables en ce moment, et il avait par avance des rassasiements rien qu'à songer aux héritières de sa connaissance.
—Quelle expression sublime avaient ses yeux, pensait-il, pendant qu'elle parlait de lui!... Elle lui croit du génie et elle a adopté toutes ses pensées. C'est son âme, à lui, qui palpite en elle. Avec quelle noble fierté elle disait: Nous!—Nous sommes pauvres... Nous n'avons pas de nom!...
Cependant il essaya de secouer la tristesse affreuse qui l'envahissait.
—Bast!... s'écria-t-il en décrivant un moulinet avec sa canne, de cette affaire je mourrai garçon. Mon valet de chambre, sur mes vieux jours, deviendra mon meilleur ami. Je ferai un dieu de mon ventre. Le baron Brisse prétend qu'on peut faire jusqu'à quatre repas par jour... C'est quelque chose... Puis, pour égayer mes digestions, j'aurai autour de mon fauteuil la comédie de mes héritiers.