Le vieux clerc d'huissier s'expliquait maintenant la persistance étrange de certains airs qui, tout à coup, s'abattent sur tous les quartiers à la fois, et poursuivent le Parisien, où qu'il aille.
Poluche, lui, avait mis son violon sous son bras, et armé de son archet, il gesticulait.
—Ah!... si le patron voulait, continua-t-il, je donnerais aux Français le goût de la bonne musique. Mais non... il n'est pas artiste. N'a-t-il pas failli me jeter dehors pour avoir seriné à mes élèves un air d'un de mes opéras!....
Le temps passait, mais le père Tantaine ne s'ennuyait pas.
—Comment... de vos opéras? interrogea-t-il.
—Oui! répondit Poluche d'un tout autre ton qu'il avait eu jusqu'alors. Il n'est pas un théâtre qui n'ait dans ses cartons un opéra de moi. Un de mes amis, qui était poète, et qui est devenu fou à force de boire de l'absinthe, me composait des livrets sublimes! Oh!... ne riez pas. J'ai eu, tel que vous me voyez, un prix au Conservatoire. J'ai eu des illusions, je voulais être célèbre et être aimé!... Je buvais de l'eau claire et je travaillais la nuit!... Un jour pourtant je me suis lassé de danser devant le buffet de la gloire, et j'ai cherché des leçons... Hélas!... je suis si ridicule et si laid qu'on ne voulait pas de moi dans les pensionnats. Je mourais de faim quand j'ai rencontré le bourgeois. Il m'a tenté, j'ai succombé. J'ai cinq francs par jour de fixe et deux sous par élève. Je fais un métier ignoble, je me méprise, mais je mange!...
Il s'interrompit tout à coup et prêta l'oreille d'un air inquiet.
—Voici le bourgeois!... fit-il; j'ai reconnu son pas. Si vous voulez lui parler, descendons; il ne monte jamais, l'escalier lui fait peur.
XXII
Voir ce marchand de renseignements que Poluche appelle «le bourgeois,» et qui glorifie le nom de Perpignan, c'est le juger.