—Un de mes amis, prononça-t-il, a vécu dans l'intimité d'un faux Louis XVII, qui eût ses partisans, et il m'a raconté une foule de particularités de son existence. Ce garçon, qui était le fils d'un cordonnier d'Amiens, avait si parfaitement fait abstraction de soi pour se pénétrer de son personnage d'emprunt, que, mis inopinément en présence d'une fille de son pays, qui avait été sa maîtresse et qu'il avait aimée à la folie, il ne la reconnut pas.

—Oh!... interrompit Paul; quelle histoire!...

—Non, il ne la reconnut pas. Et voilà à quelle perfection vous devez prétendre. Ne souriez pas, le cas est sérieux. Il vous faut réussir à vous dégager totalement de vous-même pour entrer dans la peau d'un homme nouveau. Paul Violaine, le fils illégitime d'une petite mercière de Poitiers, le trop naïf amant de la Belle Rose, n'existe plus. Il est mort d'inanition dans un grenier de l'hôtel du Pérou, ainsi qu'en témoignerait au besoin Mme Loupias.

C'est qu'il ne plaisantait pas, le vieux clerc d'huissier.

Il avait arraché son masque de bénigne niaiserie, il avait cet accent irrésistible qui enfonce les idées comme des pointes acérées dans les cerveaux les plus rebelles.

—Vous dépouillerez, poursuivait-il, cet individualité importune comme un vêtement usé qu'on jette et qu'on oublie. Le succès est à ce prix. Et je ne vous commande pas seulement de perdre la mémoire de l'intelligence, celle-là n'est rien; je vous ordonne de perdre la mémoire du corps, qui est idiote, absurde, terrible, qui trahit toujours. Il ne faut pas que si, dans la rue, un inconnu crie: Violaine!... vous vous retourniez machinalement.

Si préparé que dût être Paul à cette leçon, il sentait sa raison vaciller comme la flamme d'une bougie au vent. Le cauchemar continuait.

—Qui suis-je?... balbutia-t-il.

Le doux Tantaine se permit un ricanement sardonique.

—La portière vous l'a dit, répondit-il, aussi bien, mieux même que je n'aurais su vous le dire. Vous avez nom Paul, tout court, vous avez été élevé aux Enfants-Trouvés, vous n'avez jamais connu vos parents. Voici quinze mois que vous habitez ici, et vous demeuriez l'an passée rue Jacob. Votre femme de ménage n'en sait pas davantage... Mais lorsque vous viendrez avec moi rue Jacob, les concierges vous reconnaîtront, et ils vous diront où était, avant, votre domicile; et si nous y allons, on se souviendra de vous pareillement.