Oui, il le haïssait d'une haine froide et avec toute la violence des convoitises inexprimables qui le brûlaient. Et s'il eût osé...
Mais il n'osait pas. Le duc de Champdoce lui inspirait une invincible terreur.
Depuis plus de dix-huit mois cette situation se prolongeait, lorsque le duc de Champdoce pensa que le moment était venu de révéler enfin ses pensées et ses espérances à ce fils qui devait être le continuateur de son œuvre de restauration.
C'était un dimanche, après le souper dans la salle commune, dont il avait fait sortir tous les serviteurs.
Jamais Norbert n'avait vu à son père cet air solennel. Il redressait sa haute taille courbée par le travail des champs. Tout l'orgueil de sa race qu'il dissimulait depuis des années éclatait dans ses yeux. Il lui apprit l'histoire de la maison de Champdoce dont l'origine se perd dans les légendes de nos annales. Il lui conta la vie de tous les héros qui l'ont illustrée. Il lui dit de quels honneurs elle a été comblée, combien elle compte d'alliances souveraines, quelle était sa richesse et sa puissance au temps où les Dompair de Champdoce, véritables souverains, levaient des impôts, avaient des places fortes et une armée, et lassaient un cheval avant d'être sortis de leurs domaines.
—Voilà ce que nous avons été, disait-il d'une voix forte. Que nous reste-t-il de tant de splendeurs? Un hôtel à Paris, rue de Varennes, ce château, quelques terres, quelques maigres valeurs, deux cent mille livres de rentes au plus, pas cinq millions!...
Norbert savait son père riche, mais non tant que cela.
Ce chiffre prestigieux, cinq millions, le frappait de stupeur.
Puis, en moins d'une seconde, mille pensées traversèrent son cerveau.