Le jour même où était signée la déportation du vaudevilliste, Cluche arrivait juste à point pour demander sa succession. Il l'aurait obtenue sans un de ces coups de fortune qui renversent les plans les plus savamment conçus.

Un protecteur influent qu'il avait mourut dans la nuit d'une indigestion. L'affaire s'était ébruitée dans l'intervalle, et deux autres sous-chefs arrivèrent à la curée.

Ah! l'Administration fut bien embarrassée! Les protecteurs des deux nouveaux venus avaient juste autant de crédit l'un que l'autre. Devant deux employés d'un mérite si parfaitement égal, on prit un moyen terme, et un quatrième, qui n'avait rien demandé et qui ne s'y attendait guère, eut la place.

Il se trouva qu'il la méritait.

XLI

Cette promotion mit sens dessus dessous le bureau des Duplicatas. M. Castelouze, le nouveau chef, tenait à faire autrement que son prédécesseur. Ce n'est pas qu'il changeât rien au fond, mais il modifia singulièrement la forme: là où on se servait de fiches, il employa des registres, et réciproquement. Il fit plus: on écrivait sur les répertoires les chiffres d'ordre à droite et à l'encre rouge, il décréta qu'on les écrirait à gauche et à l'encre bleue.

Ces réformes si radicales firent crier les mauvais esprits.

En dépit de la routine, tous les chefs en agissent ainsi, à l'Équilibre, afin d'imprimer au travail qu'ils dirigent un caractère de personnalité.

M. Castelouze, l'homme aux chiffres à gauche, n'est pas le premier venu. Il a su se créer dans l'Administration la renommée d'un spécialiste. C'est l'homme des affaires litigieuses, des créances douteuses, des négociations délicates.

C'est au bureau qu'il vient de quitter (le service des Recouvrements) qu'il a pris l'habitude de considérer le public comme un gibier. Il chasse, pour le compte de l'Administration, avec le désintéressement du chien bien dressé qui rapporte la perdrix dont il n'aura même pas les os.