Enfin sur le matin, comme cinq heures sonnaient, Hector réussit à le mettre à la porte, à force de raisonnements, et aussi en le poussant un peu par les épaules.
Mais c’est peine perdue de courir après le sommeil enfui. Hector le vit bien. Déjà la maison s’emplissait de rumeurs matinales.
Dans la cour, on venait d’amener la voiture neuve, le carrosse des noces; on ouvrait les portes de la remise, les garçons d’écurie s’appelaient. Dans les corridors retentissaient les sabots bruyants des servantes, le ban et l’arrière-ban des vassales avaient été convoqués pour «prêter la main» en cette solennité. Le glacier de Tours arrivait, avec ses ustensiles sonores, moules de cuivre ou de fer-blanc, seaux et sabotières; on eût dit le carillon d’une église de village voyageant en carriole. On déballait le tout à grand bruit. Les escaliers gémissaient, ébranlés sous les pas d’un bataillon d’ouvriers. Les tapissiers montaient des banquettes pour le bal; le long de la rampe ils hissaient leurs échelles doubles. Tout le bâtiment tremblait au choc des marteaux, tandis qu’à grand renfort de clous on montait les tentures.
Bientôt, dominant le tumulte, la voix de Ferdinand retentit, il appelait tout le monde à la fois, hommes et femmes, il criait tout le calendrier par la fenêtre. Sa tante, la vieille demoiselle Aubanel, venait d’arriver.
Hector prit un parti héroïque. Il se leva et descendit. Ferdinand battait décidément la campagne; il le remplaça et se fit l’aide de camp de la tante. Sous ses ordres il dirigea l’armée indisciplinée des domestiques et des ouvriers. Il veilla à tout avec le sang-froid et la présence d’esprit du capitaine de vaisseau un jour de tempête.
Ferdinand avait disparu.
—Tu ferais bien, mon neveu, lui avait dit sa tante, d’aller rendre visite à ta future.
Il ne se l’était pas fait répéter deux fois.
Enfin, tout fut terminé, ou à peu près. Il manque toujours quelque chose, mais on doit savoir s’arrêter: le mieux est ennemi du bien. A peine restait-il le temps de courir au dîner, éloigné d’une demi-lieue en ne prenant pas le plus court.
C’était un dîner en cinq points, long et plantureux, un repas comme on les ordonne en Touraine; Gamache, s’il revenait sur terre, choisirait ce pays pour ses noces. La table ployait sous le faix des bouteilles et des verres, la lumière étincelait sur la facette des cristaux. Il y avait trente-huit personnes autour de la table, et deux plats au moins par convive. Tous se connaissaient et même étaient un peu parents. Hector aurait semblé étranger, mais Ferdinand avait parlé, beaucoup parlé. On vit leur intimité, les regards reconnaissants de la tante à son aide de camp, et il fut traité comme de la famille. Un vieux cousin s’écria: «Il n’y a qu’un parent de plus.» On rit. Ce soir-là on riait de tout et de rien. Hector eut de l’esprit, et parut spirituel, ce qui est mieux, quoi qu’on dise. Le futur était fier de son ami, encore un peu et il en eût paré sa boutonnière. Par instants il cessait de regarder sa fiancée pour lui sourire des yeux et le remercier d’avoir apporté sa part d’entrain et de gaîté.