Au moins son adresse ne fut pas perdue. Le dessert n’était pas servi, que déjà Pascal avait séduit le père d’Antoinette. Au café, la conquête était achevée.
M. Gerbeau, fabricant très habile, était un fort médiocre connaisseur en maisons. Or, depuis dix-huit mois, il se trouvait à la tête d’une assez mauvaise affaire. Saisi tout à coup de la passion de bâtir, passion qui a troublé la cervelle de tant de pauvres rentiers, il avait eu la fâcheuse idée de vendre des propriétés qu’il avait en Saintonge, pour acheter des terrains à Paris. Sur ces terrains, acquis de seconde main, et fort cher, il avait eu l’idée non moins malheureuse de faire bâtir.
Une maison en construction, pour qui n’est pas initié, est une véritable bouteille à l’encre: impossible de rien voir aux dépenses. Voilà où en était M. Gerbeau. Il comprenait instinctivement qu’on le pillait, mais qui? mais comment? Il était sérieusement inquiet, parce qu’il savait vaguement qu’il en est de la spéculation comme de l’engrenage d’une machine: qu’on laisse s’engager un doigt sous la roue, il faut bientôt couper le bras, si on ne veut pas que le corps suive le doigt. Dans la spéculation, un billet de banque attire l’autre, une fortune est vite à sa fin.
M. Gerbeau conta sa mésaventure à Pascal, et Pascal lui promit de le tirer de là, en faisant la part au feu, s’il le fallait absolument, mais en la faisant aussi petite que possible.
Il tint parole, et après huit jours de courses, de démarches, de calculs du jeune ingénieur, le fabricant put voir clair dans son affaire. Cette petite expérience lui coûtait soixante mille francs net. Il entrevit non sans frémir la profondeur du gouffre où il avait failli être précipité. Il comprit que sans Pascal il était peut-être ruiné: sa reconnaissance fut grande.
Toutes ces démarches, on le comprend, ces arrangements à prendre, amenèrent souvent Pascal chez M. Gerbeau pendant les jours qui suivirent leur première rencontre. Il y fut invité à dîner à plusieurs reprises. Ainsi, il eut de fréquentes occasions de voir mademoiselle Antoinette, et loin de revenir sur sa première impression, il ne fit que subir davantage le charme. Il trouvait dans cette famille un parfum d’honnêteté, de bonheur, d’aisance, qui lui rappelait le doux souvenir de sa famille. En madame Gerbeau, cette mère si digne sans raideur, si tendre sans faiblesse, il croyait revoir sa mère. Enfin, il le sentait, il le comprenait, il aimait Antoinette.
C’est alors que Pascal eût souhaité voir l’ambassadeur matrimonial descendre au tombeau avec tous ses secrets, titres, actes et registres écrits en caractères hiéroglyphiques. L’ombre de l’onctueux et paternel M. de Saint-Roch le poursuivait plus terrible et plus fardée que celle de Jézabel. Il n’osait le maudire, car enfin c’était à lui qu’il devait de connaître celle qu’il aimait, mais comme il l’aurait anéanti de bon cœur!
Puis il se rappelait sa signature au bas d’un traité, en caractères très lisibles. Il l’avait devant les yeux, ce traité, écrit en caractères de feu; il lui semblait avoir signé un pacte diabolique.
Et ce terrible chevalier de Jeuflas, autre démon, autre remords! Celui-là semblait peut-être plus effrayant à Pascal, car le négociateur sort peu de son laboratoire, et ce chevalier, il devait le rencontrer à chaque pas, c’était un ami de la famille dans laquelle il voulait entrer. N’assisterait-il pas au mariage? Alors sans doute un sourire satanique viendrait errer sur ses lèvres!
Oh! comme Pascal aurait volontiers donné la moitié de ce qu’il possédait pour connaître Antoinette sans avoir jamais connu les deux complices du pacte.