Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.
Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du garde-chasse et s'installa définitivement au château.
L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes, il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de Montaignac.
La prise de possession était complète.
Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage, prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait.
Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle tournât à bien.
Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.
Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille livres en sacs.
Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut, lui, garder son sang-froid.
En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris, il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.