Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle.

Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides, sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de l'eau... une goutte d'eau...

—Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les ont tués...

Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le roulement d'une voiture.

—Les voilà!... s'écria le jardinier, les voilà!...

Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu, rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre.

Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur les coussins...

L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture, tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.

Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses vêtements masculins...

Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là, et elle sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au cœur...