Mme d'Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l'avait attirée près d'elle.
—Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.
D'un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille lui lit signe de regarder et d'écouter son père.
M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible anéantissement,—bienfait de Dieu,—qui suit les crises trop cruelles pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté de se souvenir la faculté de souffrir.
—Ce qu'il y a, monsieur le baron, répondit-il d'une voix rauque, il y a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras. Ils m'ont gagné mon pain jusqu'à vingt-cinq ans, ils me le gagneront jusqu'à la mort... J'ai fait un beau rêve, il vient de finir...
Devant l'explosion de ce désespoir, M. d'Escorval pâlissait.
—Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi ce qui vous arrive...
Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lança son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris qu'il portait fort longs.
—À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis venu pour cela. On vous connaît, vous, on connaît votre cœur... D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler votre ami?...
Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il retraça la scène du presbytère.