—Oh!... c'est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme, l'infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui, enchanté, qui s'attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L'argent, vous m'entendez, a mis Chupin en appétit, et il s'est logé en tête de faire à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l'Empereur. Ayant appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s'était passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait là-dessus... et bien vite il se met à raconter à ces pauvres imbéciles qu'ils n'ont qu'à brûler de la poudre au nez du duc pour obtenir la confirmation des ventes...

—Et ils l'ont cru?

—Dur comme fer... Ah! les préparatifs n'ont pas été longs. On est allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de la poudre... et vous avez entendu. Quand j'ai quitté Sairmeuse, ils étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!...

C'est bien là ce qu'avait deviné M. d'Escorval.

—Voilà, en petit, l'ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout!...

Cependant, Chanlouineau poursuivait:

—Enfin, fête complète!... Le diable avait sans doute prévenu les nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de Sairmeuse est le grand ami du roi et qu'il en obtient tout ce qu'il veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je ne suis qu'un pauvre paysan, moi,—il disait «pésan»—mais jamais je ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec nous autres, devant le duc... Ils lui léchaient les mains... Et lui se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de Courtomieu...

—Et son fils?... interrompit Maurice.

—Le marquis Martial, n'est-ce pas?... Il se promenait aussi devant l'église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu... Ah! je ne sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille qui n'est pas plus grande que ça, si blonde qu'on dirait qu'elle a des cheveux morts sur la tête... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se moquaient des paysans... On dit qu'ils vont se marier. Et même, ce soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l'honneur du duc...

Il avait conté tout ce qu'il savait, il s'arrêta.