La parole de saint Paul et de Joachim de Flore: ubi Spiritus Domini, ibi libertas, s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par l'attente d'une rénovation religieuse, porta tout d'un coup une étonnante floraison de doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le premier, saint François, avec la puissance d'un créateur, avait rajeuni le christianisme; cette fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la chrétienté la plus vivante qui fût jamais. Et, je le répète, si nous mettons à part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons pas affaire à des hérésies. Même les plus scandaleux de ces chrétiens d'Italie se croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement, joyeusement, leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps, puis ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec une belle humeur trop inquiétante.

Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la Chronique. La personne la plus singulière de ce groupe est assurément la sœur de Hugues de Digne—unius de majoribus clericis de mundo—sainte Douceline, dont la vie est dans un manuscrit provençal de la Bibliothèque, publié, en 1879, par M. l'abbé Aubanés. Elle avait le don de guérir ou même de ressusciter les petits enfants. Elle n'était pas entrée en religion, mais portait le cordon de saint François, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames de Marseille. Elle entrait dans toutes les églises des frères mineurs, où elle avait des extases. Elle y demeurait facilement, les bras en l'air, depuis la première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais dit de choses fâcheuses[ [6]», écrit Salimbene. Tête politique, d'ailleurs, dans le genre de sainte Catherine de Sienne. Charles d'Anjou, comte de Provence, la respectait; il en avait peut-être un peu peur.

Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier, était une douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent, en général, à la gloire des Franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de Pâques, les mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait de faire cette année-là, intromittebant se de miraculis faciundis. Il a connu un Frère Nicolas, à qui le miracle ne coûtait pas plus que la récitation du Pater. Un moinillon, tout en écumant la soupe conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un bréviaire enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre s'imprégnait de bouillon miro modo. Frà Nicolo, appelé, dit une prière sur la soupe, et retira le bréviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'était une trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la présidence de Jean de Parme, en personne. Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère «propter enormem defectum». On résolut de le rendre à sa mère, pour fraude sur la chose livrée, eo quod ordinem decepisset. Frà Nicolo intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; puis, il le fit passer derrière l'autel et là, il lui tira vivement le nez. Dès lors, le novice dormit «quiete et pacifice», comme un loir, «sicut ghirus».

Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin, processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un prétendu saint Albert de Crémone. La relique—le petit doigt d'un pied—fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs églises des fresques en l'honneur de saint Albert «ut melius oblationes a populo obtinerent». Mais un chanoine doué de flair s'approcha de très près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était point de sainteté. Il prit la relique: c'était une simple gousse d'ail!

Evidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du salut. Et chacun de tirer de son côté, selon son humeur: celui-ci, un laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire des prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui tout seul (sibi ipsi vivebat). C'est le Don Quichotte de saint Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de bête, une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et derrière, et tenant une trompette de cuivre (terribiliter reboabat tuba sua), il prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les Saccati ou Boscarioli, hommes vêtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de faux mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne, et qui ont pris un costume pareil à celui des franciscains. Ils semblent de furieux quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des miettes. Salimbene les méprise. Voici les Apostoli, des vagabonds, tota die ociosi (ocieux), qui volunt vivere de labore et sudore aliorum. Cette bande va et vient, attirant à elle les enfants qu'ils font prêcher, suivie d'une troupe de femmes (mulierculæ), vêtues de longs manteaux, qui se disent leurs sœurs; ils doivent pratiquer le communisme à outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes qui révoltent la pudeur de Salimbene. Une pieuse veuve, bien digne des honneurs du Décaméron, lui a confié sa fille avec laquelle il dormit: «in eodem lecto, ut probaret si castitatem servare posset». L'expérience n'était pas neuve: elle remontait à Robert d'Arbrissel, c'est-à-dire à la première croisade. Mais Gherardino la jugeait curieuse et la renouvela souvent. Le scandale des Apostoli émut l'évêque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis Grégoire X condamna la secte qui refusa de se soumettre. Les Saccati, plus humbles s'étaient soumis.

Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les Flagellants et les Gaudentes, ou les joyeux compères. Les Flagellants apparurent dans l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous, petits et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la ceinture, allaient en procession à travers les villes et se fouettaient, précédés des évêques et des religieux.» La panique mystique fit de grands ravages: tout le monde perdait la tête, on se confessait, on restituait le bien volé, on se réconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les énergumènes vinrent de Modène à Reggio, puis ils marchèrent sur Parme. Celui qui ne se fouettait point était «réputé pire que le diable», on le montrait au doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigèrent enfin sur Crémone. Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entrée des portes: il fit dresser des fourches le long du Pô à l'usage des flagellants qui essaieraient de passer: aucun ne se présenta. Avec les Gaudentes, autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en confrérie chevaleresque. Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut évêque. Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «cum hystrionibus», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne contribuaient à aucune œuvre: monastères, hospices, ponts, églises. Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés, ils avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter, les plus riches couvents d'Italie. Dante les rencontre dans la procession des hypocrites aux chapes de plomb doré, et converse avec Loderingo, l'un des fondateurs désignés par Salimbene.

Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des clerici vagantes du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains Gaudentes isolés, les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain. Tel ce chanoine Primas, poète assez spirituel, qui parodie les textes liturgiques, compose une apocalypse bouffonne, «grand truand, grand mauvais sujet, magnus trutannus magnus, trufator». Accusé près de son évêque de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le vin, il se défendit par une confession grotesque que notre chroniqueur se plaît à rapporter tout entière. En voici quelques vers en l'honneur de l'ivrognerie:

Tertio capitulo, memoro tabernam;

Illam nullo tempore sprevi neque spernam,

Donec sanctos Angelos venientes cernam