Ce livre a un mérite encore: il confirme une vue qui est absolument nécessaire si l'on veut bien comprendre le génie religieux de l'Italie entre les temps de Joachim et de saint François et le concile de Trente. Dans cette vieille religion italienne, fondée sur la liberté et vivifiée par l'amour, une notion a manqué, celle de la Vallée de larmes, l'idée que cette vie est un pèlerinage douloureux, que l'on poursuit en pleurant, où il convient de déchirer ses mains et ses genoux à toutes les ronces du sentier. Ils crurent, au contraire, que cette vie est bonne, que la nature est bienfaisante, que la joie est permise, que le plaisir n'est pas défendu. Saint François, dans sa Règle, prescrit comme vertus excellentes la bonne humeur et l'allégresse: «Ostendant se gaudentes in Domino, hilares, et convenienter gratiosos.» Une telle disposition, favorable déjà à la santé morale du fidèle, est en outre une grande force pour l'œuvre générale de la civilisation. Elle attache le chrétien aux réalités et aux charmes de la vie, lui fait aimer la cité terrestre, le détourne de l'isolement mystique. Il ne faut pas juger du christianisme italien d'après des visionnaires lugubres, tels que Dante et Savonarole, qui ont été des exceptions. L'Italie vraie, celle de Frà Angelico comme celle de Pétrarque, l'Italie de sainte Catherine de Sienne, du pape Pie II, de Raphaël, a vécu de sérénité, a fui la tristesse. Elle semble avoir ajouté une béatitude au Sermon sur la montagne: Beati qui rident. Mais le jour où l'Église menacée, chancelante, s'est repliée sur elle-même, s'est défendue pour ne point périr et a fait revenir impérieusement la chrétienté à la discipline austère et à la rigueur dogmatique, ce jour-là l'Italie a perdu la moitié de son âme.

LE ROMAN
DE
DON QUICHOTTE

Le Don Quichotte est peut-être, de tous les ouvrages étrangers, le plus populaire parmi nous. Il l'a été dès la fin de la vie de Cervantes. La première partie de la traduction, rééditée par la librairie Jouaust, est de 1614. Le grand écrivain languissait alors tristement dans une petite ferme, près de Madrid. La seconde est de 1618, deux années après sa mort. La France du XVIIe siècle a donc lu ce texte qui rappelle singulièrement par sa souplesse sinueuse, sa grâce naïve et son tour latin, la langue de Descartes. Et c'est justement parce que le français de cette époque était comme une transposition fidèle de la langue latine, que notre traduction se moule avec une étonnante facilité sur le castillan de Cervantes. On sait que, de tous les idiomes romans, l'espagnol est demeuré le plus proche de la source latine. Je ne crois pas que ni la version, très scrupuleuse mais un peu dure, de M. Viardot, ni celle de M. Biart, si spirituelle et d'allure si française, serrent d'aussi près l'original. L'ouvrage espagnol nous est ainsi rendu avec une bonne foi exquise, en un texte où l'on croirait lire quelque roman d'aventure du temps de Louis XIII.

Les grandes œuvres des littératures étrangères, la Divine Comédie, le Roland furieux, les drames de Shakespeare, n'entrent guère que dans les bibliothèques des purs lettrés. Mais l'histoire du bon chevalier de la Manche fait la joie de tous les lecteurs, des jeunes et des vieux, des simples et des doctes. Plus encore que les romans de Walter Scott, elle est le livre de la quinzième année; puis, après avoir égayé les plus belles heures de l'adolescence, elle charme encore la maturité et l'automne de la vie; il est toujours doux d'y revenir, d'y ranimer la flamme de l'enthousiasme, d'y chercher, pour les mécomptes de l'espérance, de riantes consolations. C'est un livre de chevet, comme Horace, comme Montaigne, plus cher même que ces deux écrivains aux âmes généreuses. Car enfin, il donne le spectacle du devoir, même chimérique, embrassé et accompli, à travers les risées des sages, jusqu'au sacrifice; le tableau d'un rêve sublime que ne dissipent point les leçons de la réalité, et qui ne s'évanouit qu'à l'heure de la mort.

Il y a donc, dans le Don Quichotte, comme une philosophie du cœur humain qui fait de ce roman le patrimoine de tous les peuples civilisés. Mais c'est aussi une œuvre nationale, qui marque, dans la littérature espagnole, une date plus importante, un pamphlet de haute critique, écrit à l'heure où l'Espagne, tardivement sortie du moyen âge, se livrait enfin à la Renaissance, à l'Italie. Il convient d'abord d'élucider ce point d'histoire littéraire; nous estimerons mieux ensuite ce que Cervantes a su ajouter au roman satirique qui semblait seulement conçu pour l'intérêt de l'heure présente, à savoir une tragédie et une comédie éternelles.

I

L'Espagne avait été, au moyen âge, la plus naturellement chevaleresque des nations chrétiennes. Tandis que les autres peuples de l'Occident portaient la croix en Terre Sainte, sur le Bosphore, ou en Égypte, elle poursuivait sur son propre sol une croisade de sept cents ans, et, délaissée du reste de l'Europe, privée de ses plus riches provinces, luttait contre une race fanatique et savante, fière de sa noblesse religieuse et de sa civilisation raffinée. Les docteurs arabes de Tolède et de Cordoue, les continuateurs d'Averroès, dont les doctrines troublaient toute la chrétienté, devaient mépriser souverainement ces bandes de montagnards qui se ruaient sur la Huerta de Valence, brûlaient les bois de citronniers et dérangeaient avec brutalité les commentateurs d'Aristote. Mais ces barbares croyaient que le Ciel combattait pour leur cause. Saint Jacques le Tueur de Maures, qui avait apporté l'Évangile à l'Espagne, apparaissait souvent à la tête de leur cavalerie, et la mort chevauchait à la droite de l'apôtre. Le Cid Campéador, mort depuis plusieurs jours, soutenu par ses compagnons sur son coursier, gagnait encore une bataille. Saint Jacques et le Cid furent les premiers chevaliers populaires de l'Espagne. Mais leur légende ne rassasiait pas l'imagination de ce peuple qui se débattait dans une guerre sans merci. Ils se souvinrent de Charlemagne, le roi des Francs, l'Empereur miraculeux, «à la barbe fleurie», vieux de deux cents ans, dont les chevaliers avaient accompli, aux défilés des Pyrénées, des merveilles de bravoure. Par la brèche de Roncevaux, les épopées de France entrèrent en Espagne. Au XIIIe siècle, dans la Cronica general d'Alphonse X et la Chronica Hispaniæ de Rodrigue de Tolède, notre Roland reparaissait, avec sa grande histoire retouchée, altérée par l'invention castillane. L'Historia de l'Emperador Carlomagno enchantait les esprits au même titre que le roman du Cid. Les chansons de geste françaises, et le cycle d'Artus, le magicien Merlin, les Douze Pairs, l'archevêque Turpin, Lancelot, le saint Graal, enrichirent à l'envi la littérature chevaleresque de l'Espagne: les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle apportaient sous leur manteau nos récits épiques et les fables de la Table-Ronde, que les croisés faisaient connaître à la même heure en Orient et à Athènes, et que copiaient l'Angleterre de Richard Cœur-de-Lion, l'Allemagne de Barberousse, l'Italie des Reali di Francia. En Espagne, comme ailleurs, les premières chansons françaises, remplies par la légende carolingienne, d'une trame si simple, et qui laissaient peu de place à la peinture des passions tendres, durent partager de bonne heure leur fortune avec le roman d'aventures, le roman fantastique et amoureux sorti du mythe de la Table-Ronde. L'héroïque Chanson de Roland et les œuvres de la même famille parurent vite monotones en face de la nouvelle tradition romanesque, d'origine bretonne, plus favorable à la passion, à la volupté et au rêve. Cette race délicate des Celtes bretons qui, sur les bords d'une mer mélancolique, aspirait aux régions lointaines, indéfinies, aux terres idéales, accessibles seulement aux saints, aux enchanteurs et aux preux, avait donné à l'Europe mille touchantes imaginations, que l'Europe n'entendit qu'à moitié, où elle chercha peu à peu un divertissement plutôt qu'un motif d'édification et d'enthousiasme, et que bientôt elle modifia profondément. Les Français du Nord, d'esprit si alerte, les Provençaux, les Italiens, les Espagnols, afin de contenter leur curiosité enfantine, demandèrent beaucoup à ces vieux contes bretons: des miracles, des coups d'épée, des tournois, des géants et des nains, des sorciers et des fées, surtout des scènes d'amour. L'amour, pour le moyen âge, était presque une vertu cardinale. Quelques-uns, comme Amadis, en pâtissaient longuement, en silence, puis en mouraient. Tristan et la blonde Iseult, brûlés par un philtre d'amour, languissaient et mouraient. Mais vivre était aussi chose excellente; la jouissance et la joie avaient leurs bons moments après la mysticité. La veine sensuelle des fabliaux, la veine gauloise passa largement à travers les romans d'aventures. On finit par s'amuser fort à la cour du roi Artus. Des vivacités dignes du Décaméron se multipliaient dans les histoires chevaleresques. En vain l'Église protestait et recommandait l'austère chanson de geste: les héros carolingiens eux-mêmes, Roland par exemple, entraient gaiement dans le cycle de la féerie et de la galanterie. Et la galanterie l'emportait bientôt sur la pure chevalerie. Roland, peu soucieux du péril de Charlemagne et de la détresse de Paris qu'assiègent les païens, court le monde, cherchant sa maîtresse; mais Angélique s'était abandonnée au beau Médor, le page sarrasin. La poésie des vieux âges se fondait dans le songe voluptueux qui berça la Renaissance italienne.

Revenons à l'Espagne. Ce fut seulement à la fin du XVe siècle et dans le cours du XVIe que s'épanouit chez elle la plus riche floraison du roman chevaleresque. Jusque-là, elle avait eu trop peu de loisir pour goûter les plaisirs de l'imagination: elle avait imité et traduit plutôt qu'inventé. Mais, les Arabes une fois chassés, elle renouvela pour elle-même la fête poétique dont les autres nations commençaient à se lasser et qui allait finir en Italie par la grâce ironique de l'Arioste et les bouffonneries de l'Orlandino. Un peu plus tard encore, la veine romanesque est si complètement épuisée chez les Italiens que le Tasse revient sans hésiter aux traditions historiques de la croisade. Mais, en Espagne, entre Ferdinand le Catholique et Philippe II, et jusqu'à la veille même du Don Quichotte, l'invention chevaleresque est dans son plein. Toute une littérature éclate au soleil, médiocrement nationale, presque tous les personnages venant du dehors et de loin, la fée Mélusine, le prophète Merlin, la légende du saint Graal; puis Josué, David, Hector, Alexandre, Jules César, confondus dans les mêmes chroniques, pêle-même avec Artus, Charlemagne et Godefroy de Bouillon, Vespasien, Du Guesclin, Robert le Diable, Lancelot du Lac, Flore et Blanchefleur; enfin, se détachant de cette foule, les deux lignées, prolongées jusqu'à la fin du XVIe siècle, d'Amadis de Gaule et de son frère Florestan, d'une part, de don Palmérin d'Oliva, de l'autre. Mais Amadis était Français d'origine. Nous avons l'Amadas français qui faisait partie, en 1265, des livres d'un chanoine de Langres et qui développait peut-être un très vieux roman maintenant perdu: le traducteur de l'Amadis espagnol, Herberay des Essarts, prétend qu'il en avait trouvé «quelques restes écrits à la main en langage picard».

Malheureusement, plus d'un grain d'extravagance se mêlait à cette littérature chevaleresque. Les antiquités juive, grecque et romaine, l'Orient, l'Occident, Jérusalem, Constantinople et Rome s'y rapprochaient par trop naïvement; l'histoire, la géographie, la raison y étaient trop violentées. Dans le roman du Chevalier Marsindo, on voyait le chevalier de l'Épine défier, à la tête d'un pont, près de Constantinople, en l'honneur de sa maîtresse, tous les paladins de Grèce et de mille autres lieux, démonter et vaincre Garfir, roi de Thessalie, et Pirio, roi d'Argos. Les romans de Montésinos et le Fierabras brouillent ensemble sans aucun discernement, plusieurs chansons françaises, tout cela, dans un temps de critique, de raisonnement et de politique, le temps de Christophe Colomb et de Charles-Quint. Ces excès d'invention avaient convenu au moyen âge, qui vécut de merveilleux, et, sans cesse déçu par la réalité, se consola par le miracle. Mais la Renaissance, qui rendit à l'Europe le sens de la critique, fut funeste aux légendes. Tout éprise d'antiquité classique et de paganisme, elle ne retint plus les traditions chevaleresques que pour s'en égayer: Pulci, Boiardo et l'Arioste accumulèrent, avec un esprit infini, d'amusantes absurdités, puisées à pleines mains, de droite de gauche, dans la littérature antérieure. Mais leurs œuvres élégantes ne s'adressaient qu'aux lecteurs délicats; en Espagne, elles ne pouvaient supplanter le vieux roman. Les nobles castillans, qui avaient reçu en Lombardie et dans la vice-royauté de Naples la culture italienne, et les premiers lettrés de la Renaissance espagnole qui se formaient à l'école des humanistes de l'Occident, accueillirent avec ardeur cette interprétation sceptique des fables chevaleresques. Mais le peuple ne pouvait en savourer l'ironie. C'est ainsi qu'entre les lecteurs ignorants et crédules des contes de nourrices et les beaux esprits de Madrid et de Salamanque se posa, au temps de Philippe II, comme une question des romantiques et des classiques, du moyen âge et du goût moderne.