apparaît un instant la misère des vieux âges, de tous les temps, l'éternelle misère humaine.

III

Le Roman de Renart, l'épopée de la bête astucieuse qui se dérobe lestement à la prise des puissants, la satire piquante du monde féodal, n'appartiennent qu'à l'Europe occidentale: le Midi, l'Italie, où la vie fut moins dure et plus noble, les mœurs plus élégantes, l'âme plus sereine, eurent de bonne heure un art plus délicat, formé de poésie et de volupté. Un sentiment qui a trop souvent manqué à notre moyen âge, du moins dans les pays de langue d'oil, le culte de la femme avait, dès l'origine, donné à l'inspiration littéraire des Provençaux et des Italiens une grâce inconnue aux écrivains des fabliaux. Boccace, dont la mère était Française et qui recueillit à Paris même bon nombre des histoires du Décaméron, n'est pas moins supérieur à tous nos conteurs par l'enthousiasme et le goût de la beauté que par les qualités d'une langue déjà parfaite. Les sept dames qui, fuyant la peste de Florence, écoutent, sous les ombrages d'une villa de Toscane, le récit de si plaisantes aventures, n'entendent que des paroles discrètement choisies, dont le charme couvre d'un voile léger des images voluptueuses; mais le voile y est, et tout est là: l'art du conteur n'est point chaste, mais le conteur est artiste consommé. Il fut le maître de La Fontaine, et, avec lui, l'Arioste, Machiavel et le Tasse, non moins que Rabelais et la reine de Navarre:

Boccace n'est pas le seul qui me fournit:

Je vais parfois en une autre boutique;

Il est bien vrai que ce divin esprit

Plus que pas un me donne de pratique.

Le disciple, il est vrai, fut, dans ses peintures, moins réservé que ses modèles italiens: il transpose, en quelque sorte, la musique de ceux-ci; il chante les mêmes airs, mais sur le ton gaulois; c'est encore maître François qui lui bat la mesure de ses Contes. Et cependant, on sent bien passer dans ses ouvrages le souffle méridional. Boileau lui-même a reconnu dans le Joconde de La Fontaine, qu'il met au-dessus du récit de l'Arioste, «ce molle et ce facetum qu'Horace a attribué à Virgile, et qu'Apollon ne donne qu'à ses favoris». C'est à l'Italie et à Boccace qu'il dut de peindre une fois, parmi tant de récits légers ou licencieux, le véritable amour, très profond et très simple. Il s'agit du Faucon, où l'auteur du quatorzième siècle avait mis l'abnégation touchante de la passion, comme il en avait montré, dans son beau roman de Fiammetta, les fureurs jalouses. Un cavalier de Florence aimait une dame qui se rit de ses soins et prit un autre pour mari. L'amoureux s'était ruiné en fêtes, cadeaux et tournois; il ne lui restait plus, tout près du château de la belle, qu'une pauvre métairie, avec un jardinet qu'il cultivait de ses mains, et un faucon merveilleux, son dernier ami, compagnon de ses chasses et pourvoyeur de son garde-manger. La dame devint veuve. Elle avait un fils, enfant maladif qui, caressé et gâté par Frédéric, s'éprit d'amour pour le faucon, tomba malade, et, déjà mourant, demanda l'oiseau à sa mère. Celle-ci, oubliant ses dédains, se rend à la métairie où elle s'invite à déjeuner. Hélas! il ne restait rien au logis, pas un gâteau, pas un fruit. Frédéric met stoïquement à la broche le faucon. Le repas fini, la veuve présente sa requête:

Souffrez sans plus que cette triste mère,

Aimant d'amour la chose la plus chère