sont lus par M. Baudi de Vesme:
«... Ma giorni chesti
Li Fiori racatar semenza antica,
E separan confuso a tutta guisa;»
et traduits: «Ma in questi giorni Firenze racquistò l'antica semenza, e in ogni maniera separa ciò che confodesti.»
Nous avons ici un type, soit du toscan parlé par les «doctes» au commencement du XIIe siècle, soit de l'italien vulgaire de la même époque. Ce qu'il importe d'y signaler, c'est la nature latine des racines. La loi de Max Müller, la corruption phonétique et le renouvellement dialectal, a agi ici souverainement, mais le fond dernier est demeuré latin. Certains mots gardent même dans Gherardo une physionomie latine qu'ils perdirent plus tard. Il écrit seniore pour signore, vittore pour vincitore. Mais, le plus souvent, ses vocables renferment des altérations dont ils ont été purifiés depuis. Ainsi: cora pour cura, criare pour creare, dispiagenza pour dispiacenza, nigrigenza pour negligenza, etc. Mais, chez Aldobrando, ce retour au génie latin des mots est tout à fait méthodique. Le progrès de sa langue sur celle de son maître est même si considérable, il est si fort en avance sur le XIIe siècle, et même sur plusieurs écrivains en prose du XIVe que la sincérité du texte actuel mérite d'être suspectée. Sans aucun doute, ces poésies ont été retouchées plus tard, comme le furent les chansons siciliennes de l'époque souabe. Le remaniement a pu se faire au XIVe siècle, et nos manuscrits, qui sont du XVe, ont reproduit simultanément l'édition améliorée. De plus, la forme régulière du sonnet, chez les deux poëtes, si longtemps avant Dante da Majano, est un fait singulier qu'il faut signaler. Mais quelle que soit, sur Aldobrando, l'œuvre du correcteur, le mérite de sa langue est, pour le moins, de s'être prêtée, plus docilement que celle de Gherardo, à la correction. Nous avons réellement affaire au lettré dont parlent les manuscrits, qui, de la science du latin, passa à la culture réfléchie de l'italien. Ricordano Malispini, chroniqueur florentin du XIIIe siècle, et Villani changent, à la toscane, l'e en a: avidente, sanatore, spargiatore, piatosa; Aldobrando écrit: spergitore, pietoso. Malispini met l'i pour l'e: risistere, ristituire; Aldobrando rétablit l'e, ex.: negligente pour nigrigente, rechere pour richere. Dino Compagni écrit vettoria, Malispini, ipocresia, Aldobrando, vittoria, ipocrisia. Le florentin populaire, qui répugne à l après c ou g, dit grolia pour gloria: Aldobrando rétablit gloria, glorioso, et Lanfranco clemenza. Aldobrando remplace ninferno par inferno, paradiso diliziano par dilettoso paradiso. R, en toscan et dans les autres dialectes, souffre les plus grandes anomalies, tantôt remplacé par l, tantôt substitué à cette lettre: Malispini et Compagni disent affritto, albitro, fragello; Aldobrando, afflitto, arbitrio, flagello. Enfin, la grave altération florentine, l'o remplaçant l'a à la troisième personne du pluriel de l'indicatif présent ou prétérit des verbes en are: cessorono, rovinorono (Malispini), ruborono, andorono (Compagni), eron, abondono, cascono (Politien), cette forme toute populaire que Dante, Pétrarque et Boccace ont rejetée, est déjà ramenée par Aldobrando à l'état régulier: trovaro, membraro, imploraron.
Le XIIIe siècle continua de marcher dans la voie ouverte par l'école du vieux Gherardo, mais d'un pas parfois indécis ou inégal. Dante lui-même a reproché à plusieurs de ses prédécesseurs toscans de n'avoir pas su s'affranchir tout à fait de leurs dialectes municipaux. Les poésies de Guittone d'Arezzo sont, en effet, parfois d'un idiome très-pur, parfois aussi incorrectes et d'une langue disparate pleine de provençalismes; le style de ses lettres est plus inculte encore[249]. Ce n'était pas, comme le pense M. Baudi di Vesme, à qui fait illusion la langue si rapidement mûrie d'Aldobrando, que l'italien entrât dès lors dans une sorte de décadence que rien n'expliquerait[250]; mais la langue illustre, qu'aucun grand monument n'avait encore fixée, était, pour ainsi dire à la merci de quiconque s'en servait; les personnes très-lettrées, telles que l'avaient été Aldobrando et ses correcteurs, savaient seules la redresser selon la règle canonique du latin. L'école de Brunetto Latini, d'où sortirent les prédécesseurs immédiats et les contemporains de Dante, Guido de' Cavalcanti, Guido Orlandi, Dante da Majano, Lappo Gianni, Bonagiunta Monaco, Brunellesco, Dino de' Frescobaldi, cette école acheva, aux environs de 1280, l'évolution de la langue italienne. «On ne peut parler, écrit Diez, d'un vieil italien dans le sens du vieux français; la langue du XIIIe siècle ne se distingue de la langue moderne que par quelques formes ou expressions surtout populaires, aucunement par sa construction grammaticale[251].»
IV
Ainsi, l'italien littéraire a mis cent ans pour arriver à Dante. Celui-ci ne l'a pas inventé comme un sculpteur forme sa statue; mais la marque de son génie est si profonde sur l'œuvre ébauchée par ses devanciers, que c'est justice de le proclamer le père de la langue italienne.
Celle-ci, en effet, n'avait, avant lui, fait ses preuves que dans des compositions poétiques fort courtes, imitées presque toutes des Provençaux, où l'inspiration manque souvent d'originalité ou d'élan. Le jour où l'influence provençale aurait quitté l'Italie, l'italien illustre pouvait passer tout d'un coup à l'état de langue savante, respectueusement étudiée par les lettrés en même temps que la poésie raffinée des troubadours nationaux, mais dont l'excellence n'avait point été démontrée pour l'expression complète de l'esprit national. Dante fit cette démonstration. Il donna à l'Italie un poëme extraordinaire, où les visions d'un mysticisme transcendant ont été rendues, où des rêves grandioses ont été contés, où des passions furieuses ou suaves ont été chantées; dans la Divine Comédie, il n'est aucune scène de damnation, aucun soupir d'amour, aucun éclat de colère qui ne trouve sa forme, sa couleur ou sa note précise: cette langue est, avec celle de Shakespeare, la seule au monde qui atteigne d'un coup d'aile aussi libre au comble de l'horreur ou à celui de la grâce. Pétrarque est un poëte de premier ordre; mais il n'a pas dépassé, en douceur idéale, certaines strophes de son maître[252], et l'Italie n'a plus entendu, même dans les pièces les plus vigoureuses de Léopardi, une langue d'un accent aussi tragique: Tuba mirum spargens sonum.