Au jour du mariage je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux. Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de chanter, de danser comme les jeunes!


Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d'absence. Ils se présentèrent chez nous, un soir, à l'improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J'eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d'autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n'eût demandé qu'à prendre contact avec notre Jean, notre Charles et notre Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, demeurèrent à l'écart, sournois et taciturnes.

Je passai une bonne soirée à causer, à jarjoter comme on dit, avec ma sœur et mon beau-frère. On les retint à coucher, mais ils partirent dans la journée du lendemain. N'ayant qu'un congé de quinze jours, et tenant à voir les deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque maison.

Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C'était un homme entre deux âges, assez corpulent, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la voix rauque, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l'alcool,—et l'idée de la mort le hantait souvent.

—Dans notre métier, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui vivent jusqu'à cinquante. Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit par la racine!

Mais il tenait à jouir de son reste,—exigeant une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l'empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la chopine ou l'apéritif le soir—sans parler de grosses «bombes» les jours de paie, les jours de fête. Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y avait des périodes où le boulanger, le boucher, l'épicier ne voulaient plus rien donner à crédit; alors, il entrait dans des colères épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l'âge, avait une expression craintive et résignée qui faisait peine. Les enfants: de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.

Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n'ignorait rien des dessous du ménage; elle mettait cependant les petits plats dans les grands, se donnait tout le mal possible pour satisfaire son beau-frère. Nous ne sympathisions guère. Il affectait de mépriser la culture. J'ignorais tout des choses de son métier, et ses blagues à l'emporte-pièce me déroutaient… D'où une gêne pesante—et mon grand contentement de le voir s'en aller.

Les jours suivants, la patronne se montrait plus grincheuse encore que de coutume,—en rançon de ses efforts antérieurs d'amabilité. Nous gagnions tous à ce que les visites soient rares.

XXX