De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L'aîné, sous le soleil d'Afrique, continuait à s'en tirer sans trop de misères. Mais Charles, à l'armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles de carton. Dans la Côte-d'Or, ayant participé à un combat, il faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où l'hiver était encore plus rigoureux que chez nous.

Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui, peu habile à l'écriture manuscrite, avait souvent bien de la peine à la déchiffrer,—d'autant plus que c'était généralement sur une feuille de papier froissée et maculée qu'un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon… Chacune de ces lettres témoignait des circonstances où elle avait été faite, et du degré d'instruction de son auteur. Il y en eut une longue certain jour pleine de détails si navrants que nous pleurâmes tous. Plusieurs, œuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu'à des insultes.

Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant ses trop nombreuses occupations, mais plutôt en raison de son manque d'habileté. Clémentine s'en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l'épicière qui savait écrire. Un jour de semaine—car, le dimanche, les clients de l'épicerie venaient en grand nombre pour le même motif harceler cette jeune fille.

L'ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu'on en fut gêné plus qu'à l'ordinaire.

A ce pénible hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l'Allemagne avait pris fin, mais on se battait entre Français: Paris en révolte luttait contre l'armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s'épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!

Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières classes qu'on gardait pour leur temps de service,—et Charles fut du nombre,—moins aussi, hélas! les morts trop nombreux et les disparus dont on ne savait rien.

Aucune nouvelle n'était parvenue depuis novembre d'un homme de Saint-Plaisir que nous connaissions un peu, et le printemps ne le ramena pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. Mais voilà qu'on lui dit, après, que des soldats de 70 arrivaient encore,—des prisonniers condamnés pour tentative d'évasion que l'on renvoyait seulement à l'expiration de leur peine. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne reparut pas. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des gens prétendirent l'avoir rencontré à Bourbon—et qu'il s'était déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de difficultés à celle qui, l'ayant cru mort, se trouvait nantie d'un nouveau mari…

XXXVIII

Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins. Il me parut que son séjour en Algérie l'avait rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu'il en eût trop de peine, on s'était abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette nouvelle, en arrivant, avec une belle indifférence:

—Pauvre petite Louise, je ne m'attendais pas à ça!