Ces petites misères ont suffi à rendre très légers mes regrets de ce temps-là…

Mais ce fut à une foire d'hiver, à Bourbon, où j'étais allé avec mon père conduire une bande de nourrains, que m'advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.

V

Mon parrain s'étant fait l'entorse, mon frère Louis devait le suppléer pour le pansage; ma sœur Catherine, d'autre part, était très enrhumée. C'est ainsi qu'on en arriva à me désigner pour cette foire—ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont il ne me restait qu'un souvenir assez confus: c'était une fête que d'y retourner!

Combien dur cependant de sortir du lit à trois heures! Ma mère m'attifa tout sommeillant et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s'inclinait sur mon épaule ou s'appuyait sur la table.

Prévoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne femme bourra mes poches d'un morceau de pain et de quelques pommes:

—Pour quand tu auras faim, petit!

Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d'un vieux châle gris effrangé.

—Ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil; tu vas avoir bien froid, mon pauvre Tiennon!

Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur attristée passait dans son regard et dans sa voix; j'eus conscience de son amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait trop.