—Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!

—Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, répondis-je, un peu gêné.

Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les bœufs je me laissais embrasser:

—Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir! m'excusai-je, non sans confusion.

En effet mon pantalon de coutil déchiré aux genoux, ma chemise de cretonne à carreaux bleus, mon vieux feutre aux bords effrangés, mes sabots usés, émoussés, où dansaient mes pieds nus, ne constituaient pas un accoutrement bien convenable,—d'autant que tout cela se ressentait plus ou moins du contact du fumier… Et j'avais encore ce vendredi ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon compte l'impression de cette petite Parisienne mignonne et bien «pomponnée» dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher cela me faisait l'effet d'une profanation. Elle portait une robe bleue très simple, un grand chapeau de paille garni d'une touffe de pâquerettes, et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.

—Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.

—En effet, mon oncle. C'est qu'ils sont passablement cahoteux, vos chemins; ils auraient grand besoin d'être aplanis.

Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait l'expression un peu trop sérieuse de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…

Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure poupine d'adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s'étalait dans l'échancrure de son gilet, faisant valoir la blancheur du faux-col rigide.

Je hélai les bœufs pour les faire repartir et marchai à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses parents,—toujours dans la même maison, au service d'une seule vieille dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant qu'elle leur en tiendrait compte sur son testament.