La porte d'une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée paraît dans l'embrasure, jette dans son jardinet l'eau d'une casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour s'esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d'André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et tous les deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer d'un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore sur la place.

De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s'en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s'en allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L'un d'eux, qui avait un gros cheval blanc, s'arrête en m'apercevant:

—D'où donc es-tu, mon p'tit gas?

—De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.

—Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier?

—Si, M'sieu.

—Et ton père n'est pas venu te rejoindre?

—Non, M'sieu.

—Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais te ramener; mais dans ces conditions, rien à faire; tu ne peux pas laisser tes cochons… Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!

Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu'il m'a dit au sujet de mon père: