A boire, à boire, à boire,
Nous quitt'rons-nous sans boire?
Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:
Les gas d'Bourbon sont pas si fous
De se quitter sans boire un coup!
Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un «Ouou» prolongé qui battait son plein quand ils me dépassèrent—sans soupçonner ma présence dans l'ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.
Quel bon parfum de cuisine m'arrive du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les facultés de mon estomac vide. J'ai envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une toute petite part de ces bonnes choses. Pour échapper à la tentation je me rapproche du presbytère. Mais là aussi je perçois un bruit de cuillers et un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui venu de l'orgueilleuse bâtisse neuve, ne m'en paraît pas moins suave. Eh oui, partout dans les maisons chaudes, c'était le repas du soir… Ils dînaient, les bourgeois et les prêtres, et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe, pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l'estomac!
Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d'un châle gris qui gardait trois cochons rebutés;—un petit paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n'avait mangé dans toute la journée qu'un morceau de pain et trois pommes;—et ce petit paysan, c'était moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines, et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire l'aumône d'une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais souffrir… Et pas un n'avait la pensée de venir voir si j'étais encore là dans la nuit.
Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups de timbre frappant l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre d'hiver, me semblent lugubres comme un glas… Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m'envahir. Mes sensations s'atténuent et ma pensée… Quelques souvenirs pourtant hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris le chien Médor, à la forêt, à la Breure,—aux lieux et aux êtres qui ont tenu une place dans ma vie d'enfant et qu'il me semble avoir quittés depuis si longtemps… Cela ne me donne ni regret ni attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne suis pas bien certain d'avoir vécu cette vie passée; j'ai la conviction que je ne la vivrai plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour résister à l'engourdissement final…