Un jour que nous étions douchés plus que de raison des frissons me secouèrent qui n'étaient pas seulement dus au froid. J'avais le front brûlant, l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis à mon parrain, parlant de m'en aller. Mais il n'y voulut pas consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit la peine de m'examiner. Me voyant soudain très pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi:
—Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre!
Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j'eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une éruption de petits boutons rouges. Il me souvient que ma mère me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes…
Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers s'épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à circuler, à vivre.
L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à participer au nettoyage des étables.
Les années précédentes, allant aux champs dans la neige, j'enviais les batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je m'aperçus que ce n'était pas tout rose non plus, que, si l'on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu'on avalait par trop de poussière.
Le battage, à cette époque où tout s'écossait au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu'au Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans interruption presque,—sauf quelques journées chaque mois, «quand la lune était bonne», pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une abondante récolte, nous travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la lueur d'une lanterne. Je ne connais pas de besogne plus énervante… Manœuvrer le fléau sans arrêt du même train régulier, pour conserver l'harmonie obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une seconde pour se moucher, pour enlever la poussière qui vous picote le visage et la nuque—quand on est encore malhabile et non habitué à l'effort soutenu, c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir les jours où l'on vannait, quand le gros tas de mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait en entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l'amas de grain propre d'une belle couleur d'or…
Bien dures aussi les séances de nettoyage des étables, le samedi matin! C'est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse civière, ou bayard de chêne, que je trouvais déjà lourde sans qu'elle fût chargée. Munis chacun d'un bigot[2], nous piquions avec force dans la couche épaisse de fumier d'où montait une buée chaude, et nous entassions des bigochées monstres. Le Louis excitait mon amour-propre: