—Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j'en vois plein la cour. Surtout, ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs…
Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur demandant si ça n'allait pas venir; et, à l'époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que ça viendrait bientôt. Il prenait par le menton ma sœur Catherine, disant qu'il la voulait engager comme bonne.
—Et toi, brigand d'Auvergne, tu deviens aussi long qu'une grande perche! me disait-il.
Il m'appelait «brigand d'Auvergne» en souvenir du jour où j'avais laissé pénétrer les moutons dans le trèfle pour m'être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.
Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes—pour demander finalement une diminution de charges. A quoi il répondait:
—Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot; tu ne viendras pas vieux, mon ami! Une réduction… Mais tu n'y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je t'augmente?
Lorsqu'il s'agissait, à la Saint-Martin, de régler les comptes de l'année, on s'efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mes parents et mes frères s'escrimaient de compagnie:
—A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs…
—Ça fait cent soixante et un francs! disait le Louis, très habile.
Ma mère ne s'en rapportait pas à lui du premier coup: