Et de nous diriger de compagnie vers le grand bâtiment de briques rouges…

On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure, sous la surveillance de deux gendarmes, en compagnie de six roulants et de trois braconniers.

Notre tour vint enfin d'être appelés, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d'estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ dominait la scène. L'homme du milieu nous interrogea,—un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d'un ton si humble qu'il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui s'étaient tant cognés quinze jours auparavant…

Après l'interrogatoire, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite, nous traita de brutes sanguinaires,—conseillant au tribunal de nous appliquer toutes les rigueurs du Code. Mais ce fut, après, le tour de notre avocat, un petit barbu qui avait l'air de se ficher du monde. Il qualifia de «gaminerie sans conséquence» notre lutte épique, assura que nous étions tous de braves et inoffensifs petits jeunes gens dont le seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir—et supplia les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison.

Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs d'amende; les autres s'en tirèrent avec seize francs.

Ayant tous ensemble cassé la croûte dans un caboulot de la place du Marché, nous reprîmes le chemin de Saint-Menoux. Cette étape du retour se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds meurtris et que tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant à deux ou trois reprises de se payer nos têtes; mais ses amis n'eurent pas l'air de le soutenir, et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.

On fut heureux chez nous de ce que je m'en tirais sans prison; mais la solde de l'amende et des frais parut énorme, et des échos reprocheurs me blessèrent longtemps…


Le tirage au sort approchant, mes parents me prirent à part un beau jour pour m'annoncer que je n'avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand'mère, occasions de dépenses considérables; les sept enfants de mes frères constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de grands frais d'auberge; enfin, ce maudit procès coûtait cher. Impossible de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m'assurer au marchand d'hommes, ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux[3]. Cette révélation m'abasourdit, car j'avais toujours espéré jouir du même régime que mes frères.

[3] Dans les gros villages les parents des conscrits versaient préalablement une somme convenue, qui servait à acheter des remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.