Et Forichon de reprendre:
—Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça trois jours de suite. Le grand Pierre allait en tête; il aiguise bien, l'animal, et dame, il filait… Son beau-frère n'arrivait plus à le suivre. Le grand s'étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se fâcher,—prêts à se battre même. D'ailleurs ils s'en voulaient déjà depuis longtemps. Moi, j'étais bien au courant des dessous de l'affaire…
Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais m'appuyer un peu sur le manche de mon «dard». Mais, sans lui prêter attention, je continuai à faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.
—Sacrée misère! fit-il, j'ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon taillant. J'ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu'on était obligé de battre les dailles au premier déjeuner…
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l'écoutions plus, que nous étions déjà loin. D'un andain à l'autre, son retard s'accusa. Il y avait un passage d'herbe dure, où l'obligation d'aiguiser souvent forçait à ralentir. Alors Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la partie défavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans préalablement s'être remis à niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant, ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre son andain en même temps que nous. Nous dûmes l'attendre pour qu'il consentît à manger—bien que le Guste eût méchamment souhaité le contraire…
Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant allusion à l'incident:
—Ma daille n'est pas de ces meilleures; si j'avais eu celle que j'ai cassée il y a deux ans, vous ne m'auriez pas laissé, bien sûr!
Mais les choses n'allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois, je les sentais tous alliés, le Guste, Forichon, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l'hostilité: j'étais le maître ennemi… Les jours de grande chaleur surtout, après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. J'étais exténué, accablé autant qu'eux; moi aussi, j'aurais aimé me reposer! Mais je réagissais violemment et cherchais des mots pour les entraîner: