Et cette passion déçue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme intense de ses prunelles et le pli hardi de sa lèvre, son existence de hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassée, outragée, et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses hontes, quelle violente évasion, en toutes ces scènes, hors le banal de la vie!
Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. Avec ses lisses bandeaux noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente, surprise et pure, elle inspire à Flaubert ses plus charmantes pages. Son apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son «air de bonté délicate»; puis à la campagne où Frédéric échange avec elle les premiers mots intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la trouva instruisant ses enfants: «ses petites mains semblaient faites pour répandre des aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise»;—la visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation où la beauté s'élève au mystère et à l'auguste:
«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, Mme Arnoux sans bouger restait les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l'ombre.
Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le couloir; il n'osa.
Il était empêché d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette robe se confondant avec les ténèbres lui paraissait démesurée, infinie, insoulevable ...»
—Une rencontre dans la rue, le revirement mystérieux où elle s'avoue «en une désertion immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale dans le magasin de porcelaine de son mari et les lèvres de son amant touchant ses magnifiques paupières;—enfin ce centre de tout le livre, l'idylle d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses:
«Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier, et des cîmes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux, jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient au bout de l'avenue dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de moisi,—et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, de n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à les fendre, avec la main;—Frédéric la saisissait doucement; et il contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de ses ongles. Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une chose, presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom là fait exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase et qui semblait contenir des nuages d'encens, des penchées de roses.»
D'aussi belles pages marquent encore la sensualité contenue de ces deux êtres mûrs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse de son corps accordée et ce sacrifice empêché par la maladie de son fils tandis que dehors l'émeute se déchaîne,—puis la séparation des deux amants, jusqu'à cette scène effroyablement aiguë où Frédéric, se trouvant un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené par sa maîtresse, tandis que les rires délirants de Mme Arnoux sonnent dans l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose intime et presque obscène, la vente de ses effets: enfin cette suprême et dure entrevue, où éclairée tout à coup par la lampe, elle montre à son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, la froideur pure sur ses doux yeux noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont déroulés, elle taille une mèche, «brutalement à la racine» ...
Par ce type de femme de la grâce la plus haute, Flaubert se compensait de toutes les brutes que son souci de la vérité le forçait à peindre. Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au réel ce reflet de beauté, le visible effort avec lequel ses phrases plus grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'âcre dégoût sans doute mêlé d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le supplice volontaire d'un artiste s'astreignant à une besogne vengeresse mais répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec joie du roman, écrire après Madame Bovary, l'épopée de Salammbô, refaire après l'Éducation ce poème mi-didactique, mi-fantastique, la Tentation, et préluder par la Légende et Hérodias à son entreprise la plus abêtissante de toutes, Bouvard et Pécuchet.
L'on entre par ces livres épiques dans la région de la pure beauté. La phrase non plus réduite à une élégante armature dans laquelle s'enchâssent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores, colorés et beaux, les rythme en retentissantes cadences, développe de nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des hommes gigantesques et primitifs, à l'âme concise et puisant dans cette rétraction de leur être une formidable énergie, accomplissent ou subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se déploient en étincelants décors où se fige la splendeur des ors, des porphyres, des pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes, sous les yeux droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles sont menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantôt sortant du temple, elles supplient, cambrées, au haut de leur palais, les astres qui tressaillent au frémissement de leurs lèvres; tantôt elles prennent de leur corps anxieux de pureté, des soins inouïs, le macérant de parfums, l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au point que la jouissance de leur lit promet une joie délictueuse et mortelle.