PANURGE[[16]]
«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit le nez aquilin, fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de trente-cinq ans ou environ, fin à dorer comme dague de plomb, bien galant homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et sujet de nature à ce qu'on appeloit en ce temps là:
Faute d'argent c'est douleur non pareille.
«Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver tousjours à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavez, ribleur s'il en étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre le guet.»
Et après ce portrait sommaire, viennent à la débandade, les mille aventures drolatiques où ce véritable héros de Rabelais se dessine à gros traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier de l'époque, puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis s'embarrassant dans cette épineuse question du mariage, et parcourant pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'îles peuplées à souhait des innombrables êtres allégoriques dont Rabelais tenait à rire; en somme la plus durable et la plus humaine des caricatures énormes qui s'étalent dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et et vérolez très prétieux».
Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la débonnaireté massive que donnent à Pantagruel sa force de géant et sa naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute de danare», ses appétits faméliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité d'un grand seigneur, réclament des satisfactions prodigieuses. Aussi faut-il suivre dans le récit, ses ripailles perpétuelles, ses incessantes invitations à la coupe, «ha buvons», ses festins de gros mangeur quand il a conquis à la guerre un château et des biens: «Il se ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts à tous venants, mêmement à tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en herbe.»
Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athènes, ni aux réceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux nobles et aux écoliers, il est resté bohême de petite race, de probité variable, avec la lâcheté égayée d'impudence des Scapin, et rancunier par surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut et de ses moutons, «lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez misérablement.»
Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'âme la plus libre et la plus railleuse. Il est l'irrespect même, gausseur sceptique, incrédule, attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le dix-huitième siècle devait si agréablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas même cette chose éminemment vénérable, la force. Sous François Ier, il parodie la royauté, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris à la guerre, «gentil crieur de saulce verte» et l'expérience réussit à souhait: «et fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit depuis que sa femme le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les gens de loi, les papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes décrétales, les chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute puissance établie lui donne à rire, avec des mots si crus, une ironie si âcre, que la salissure reste ineffaçable.