L'Alexandre des Débiteurs.—Qu'est-ce qu'un débiteur?—Droits et prérogatives accordés aux débiteurs.—Coutumes juives, indiennes, orientales et françaises.—Lois diverses concernant les débiteurs.—Usages reçus.
Mon oncle a été très-lié avec un débiteur célèbre que nous connaissons tous, qui a dû et doit encore plusieurs millions. C'est un de ces gaillards dont aucun créancier ne peut se vanter d'avoir su jamais tirer un sou; lui tout au contraire roule sur l'or et l'argent; il a fait des fournitures aux divers gouvernemens de l'Europe, a avancé des capitaux aux monarques qui n'en avaient pas; car la classe des honnêtes gens sans argent est immense, et dans ce dernier temps il a gagné, dans une seule campagne, jusqu'à 1200 francs par heure. Il est malheureux pour lui que cet état de choses n'ait duré que trois mois.
Cet individu est parvenu à s'isoler tellement des lois et ordonnances de commerce, qu'il est insaisissable dans sa personne comme dans ses écus. Il a à son service des mannequins et des hommes de paille, et n'a pris une femme que pour en faire un prête-nom. Faut-il recevoir, prendre, accaparer, soumissionner même? Le gouvernement le trouve toujours sous sa main en chair et en os. Faut-il payer? Il n'est plus qu'une vapeur ou une chimère du genre de celles que poursuivent bon nombre de romantiques qui n'ont rien de commun avec ce type des débiteurs.
Cependant il n'est pas sans avoir été visiter l'utile établissement si honorablement mentionné dans ma dixième leçon; mais on a prétendu que c'était simplement pour la forme et pour prendre connaissance des lieux.
Malheureusement il n'existe que peu de débiteurs de cette trempe, et tous les malheureux consommateurs, pour lesquels j'écris, sont loin d'avoir les moyens nécessaires pour pouvoir opérer de même.
Or, il faut ici que j'explique ce que c'est qu'un débiteur, et quels sont les cas où l'on peut être considéré comme tel.
L'on appelle débiteur celui qui doit quelque chose à un autre.
Le débiteur est appelé dans les lois romaines debitor ou reus debendi, reus promittendi et quelquefois reus simplement; mais il faut prendre garde que ce mot reus, quand il est seul ou isolé, signifie quelquefois le coupable ou l'accusé, c'est-à-dire le débiteur ou le créancier.
L'Écriture défend au créancier de vexer son débiteur et de l'opprimer soit par des usures, soit par de mauvaises paroles[12].
Ce précepte a cependant été constamment mal pratiqué chez les nations tant anciennes que modernes; chez les Juifs par exemple le créancier pouvait, faute de paiement, faire emprisonner son débiteur et même faire vendre, lui, sa femme et ses enfans.