82. Sophonisbe, || Tragedie. || Par P. Corneille. || Imprimée à Roüen, Et se vend || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au || Palais, en la Gallerie des Merciers, || à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais, dans la petite || Salle, aux Armes de Hollande, || & à la Palme; ou Chez Loüys Billaine, au second Pilier de la grand'Sale du Palais, à la Palme & au grand César. || M. DC. LXIII [1663]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. et 76 pp.
Collation des feuillets prélim.: titre; 4 ff. pour l'avis Au Lecteur; 1 f. pour l'Extrait du Privilége et les noms des Acteurs.
Le privilége, en date du 4 mars 1663, donne à G. de Luyne le droit exclusif, pendant cinq ans, de publier deux pièces de théâtre des sieurs Corneille intitulées: La Sophonisbe et Persée et Demetrius. De Luyne déclare associer à son droit Th. Jolly et L. Billaine. On lit à la fin: Acheué d'imprimer pour la premiere fois le 10. Auril 1663. A Roüen, Par L. Maurry.
L'histoire de Sophonisbe, reine de Numidie, que Tite-Live, Polybe et Appien ont racontée, est un des sujets qui ont le plus souvent inspiré les poëtes dramatiques modernes. Le premier auteur qui la mit au théâtre fut le Trissin. Il fit représenter sa tragédie à Vicence vers 1510. Cette pièce eut un grand succès, attesté par les nombreuses éditions que les libraires italiens en publièrent pendant tout le cours du XVIe siècle (Sophonisba, tragedia; in Roma, Lodovico degli Arrighi et Lautitio Perugino, 1524, pet. in-4;—in Roma, per Lodovico Vicentini [degli Arrighi], 1524, pet. in-4, seconde édition, avec deux lettres grecques sur le titre;—in Vicenza, per Tolomeo Janiculo, 1529, in-4;—Di M. Giovangiorgio Trissino la Sophonisba, li Retratti, Epistola, Oracion al serenissimo Principe di Vinegia; in Vinegia, per Ieronimo Pentio da Lecho, a instantia de Nicolo Garanta, 1530, pet. in-8;—[in Vinegia], per Al. Pag. Benacense, s. d., in-8;—La Sofonisba, tragedia del S. Giorgio Trissino Vicentino; in Vinegia, per Bernardo de' Bindoni, 1549, in-8;—in Vinegia, per Gabriele Giolito et Fratelli, 1553, 1562, 1585 et 1586, in-12;—in Vinegia, per Francesco Lorenzini, 1560, in-8;—in Genova, per Antonio Bellone, 1572, in-8;—in Vinegia, per Altobello Salicato, 1582, pet. in-12;—in Vicenza, per Perin Libraro, e Giorgio Greco Compagni, 1585, in-12;—in Venetia, per Michele Bonibelli, 1595, in-12, etc.). Un autre auteur italien, Galeotto Caretto, publia en 1546 une seconde Sophonisbe qui ne fit pas oublier celle du Trissin (La Sophonisba, Tragedia del magnifico Cavaliere et Poeta Messer Galeotto Carretto; in Vinegia, appresso Gabriel Giolito de' Ferrari, 1546, in-8). La première Sophonisbe fut traduite en prose française par Mellin de Saint-Gelais, et représentée à Blois, devant le roi, en 1559. Gilles Corrozet en publia deux éditions anonymes sous ce titre singulier: Sophonisba, Tragedie tres excellente, tant pour l'argument que pour le poly langage et graves sentences dont elle est ornée; représentée et prononcée devant le Roy en sa ville de Bloys; à Paris, chez Philippe Danfrie et Richard Breton, 1559, in-8;—à Paris, chez Richard Breton, 1560, in-8. Un peu plus tard, Claude Mermet en fit une nouvelle traduction en vers (La Tragedie de Sophonisbe Reyne de Numidie, où se verra le desastre qui luy est advenu, pour avoir esté promise à un mary, et espousée par un autre; et comme elle a mieux aimé eslire la mort, que de se voir entre les mains de ses ennemis; à Lyon, chez Léonard Odet, 1584, in-8). Corneille n'a pas connu les deux traductions que nous venons de mentionner, ou du moins il n'en a pas fait usage; il ne paraît pas non plus s'être servi de la Mort courageuse de Sophonisba, par le Sieur de Reboul (Lyon, Jacques Roussin, 1597, in-12), tandis qu'il a eu entre les mains les deux imitations suivantes: Sophonisba, Tragedie, par Anthoine de Montchrestien, sieur de Vasteville; à Caen, chez la veufve de Jacques le Bas, 1596, in-8 (reproduite sous le titre de: la Carthaginoise, ou la Liberté, dans les Tragédies du même auteur; à Rouen, chez Jean le Petit [1601], pet. in-8;—à Rouen, chez Jean Osmond, 1604, pet. in-12;—à Niort, chez Porteau, 1606, pet. in-12;—à Rouen, chez Martin de la Motte, 1627, pet. in-8); La Sophonisbe, Tragedie, par le Sieur du Mont-Sacré (Nicolas de Montreux), gentil-homme du Maine; à Rouen, chez Raphaël du Petit-Val, 1601, pet. in-12.
La tragédie de Mairet est la première pièce française sur ce sujet qui eut un mérite sérieux et dont le succès fut durable. Elle fut représentée, à ce que l'on croit, en 1629, et imprimée quelques années après: La Sophonisbe, Tragi-Comedie, dediée à M. le Garde des Sceaux; à Paris, chez Pierre Rocolet, 1635, in-4. Dans cette pièce, antérieure non-seulement au Cid, mais à Mélite et à Clitandre, Mairet introduisit la règle de vingt-quatre heures, qui n'avait jamais été observée auparavant. La vogue de Sophonisbe, qui fit croire à Mairet qu'il pourrait jouer un rôle parmi les adversaires du Cid, se prolongea longtemps après le succès des chefs-d'œuvre de Corneille; aussi se produisit-il dans le public un sentiment de vive curiosité quand on apprit que Corneille se proposait de traiter le même sujet. Cette concurrence inattendue jeta Mairet dans un violent chagrin; on prétend même qu'il en fit une maladie. Corneille, qui s'était depuis longtemps réconcilié avec son ancien ennemi, ne manqua pas de protester de ses bonnes intentions; il exagéra même l'éloge de son devancier: «Depuis trente ans que Monsieur Mairet a fait admirer sa Sophonisbe sur nostre Théatre, dit-il dans la préface de sa tragédie, elle y dure encore, et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite, que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche, ou plûtost des arrhes de l'immortalité, qu'elle asseure à son illustre Autheur. Et certainement il faut avoüer qu'elle a des endroits inimitables, et qu'il seroit dangereux de retaster après luy. Le démeslé de Scipion avec Massinisse, et les desespoirs de ce Prince sont de ce nombre: il est impossible de penser rien de plus juste, et tres-difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention, je n'y pouvois toucher sans luy faire un larcin, et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ay creu plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne, par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ny que je sois demeuré au dessous de luy, ni que j'aye pretendu m'élever au dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses, où l'on ne voit aucune concurrence.» Corneille proteste donc qu'il a simplement voulu «faire autrement, sans ambition de faire mieux»; il cite, pour se justifier, nombre de sujets qui ont été successivement traités par divers auteurs, tels que ceux de Marianne, de Panthée, de Cléopatre, etc.
La nouvelle Sophonisbe fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne en janvier 1663. Malgré l'aigreur des critiques que l'abbé d'Aubignac dirigea contre Corneille, le succès paraît avoir répondu à l'attente du poëte. Loret le constate avec complaisance dans sa lettre du 20 janvier 1663:
Quitons cette importante Afaire,
Que le temps nous rendra plus claire;
Et parlons d'un célébre Autheur