Cette édition renferme le premier fragment de l'Imitation publié par Corneille, c'est-à-dire les 20 premiers chapitres seulement du livre Ier. L'auteur du Cid voulait, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, sonder par cet essai le goût du public: «Les matieres y ont si peu de disposition à la Poësie, dit-il dans son avis Au Lecteur, que mon entreprise n'est pas sans quelque apparence de témérité. Et c'est ce qui m'a empesché de m'engager plus avant, que je n'aye consulté le jugement du Public par ces vingt Chapitres que je luy donne pour coup d'essay, et, pour arres du reste. J'apprendray par l'estime ou le mépris qu'il en fera, si j'ay bien ou mal pris mes mesures, et de quelle façon je dois continuer: s'il me faut estendre davantage les pensées de mon Autheur, pour leur faire recevoir par force les agréments qu'il a méprisez, ou si ce peu que j'y adjouste quelquefois par la nécessité de fournir une strophe, n'est point une liberté qu'il soit à propos de retrancher.»

L'avis Au Lecteur est suivi de l'Approbation des Docteurs, dont le texte, assez bizarrement conçu, a passé dans toutes les premières éditions de l'Imitation. Voici comment s'expriment les Docteurs: «Le livre de l'Imitation de Jésus-Christ avoit honoré toutes les Langues des Nations mesme les plus éloignées, mais il n'avoit point encor parlé celle du Parnasse. Ce travail estoit réservé à Monsieur Corneille pour en exprimer parfaitement dans la douceur de ses beaux Vers tout l'esprit et la lettre. La grandeur du sujet, le mérite de l'Autheur qui en a fait le choix, et la maniere dont il a sçeu le traiter, donnent à cet Ouvrage plus de recommandation que tous les Eloges possibles; et tout le témoignage que nous en pouvons rendre, est que cette traduction est toute fidelle, toute Orthodoxe, et toute conforme à son Original, et par conséquent tres-digne de passer dans les mains de toutes les personnes de piété, tres-utile pour inspirer les plus belles Maximes de la Morale Chrestienne, et capable de faire de tres-grands fruits. C'est ainsi que nous soubssignez Docteurs en la Sacrée Faculté de Théologie de Paris, et Chanoines de l'Eglise de Rouen, l'avons estimé. A Rouen le 30. d'Aoust 1651. Gaulde, R. Le Cornier.»

Dans cette première édition, le texte latin est placé en regard de la traduction; il occupe le verso des feuillets, tandis que les vers de Corneille sont imprimés sur le recto des feuillets correspondants. Le 56e f. est rempli par le texte du privilége, daté du 22 septembre 1650; nous y lisons, après les mentions de style: «Nostre cher et bien-amé le Sieur Corneille nous a fait remonstrer qu'il a traduit en Vers François l'Imitation de Jésus Christ, et qu'il est sollicité de donner au Public ladite Version; ce qu'il n'oseroit faire sans avoir nos Lettres sur ce nécessaires, lesquelles il nous a tres-humblement supplié de luy accorder.» A ces causes Corneille est investi pour cinq ans du privilége. Le texte se termine par la mention suivante: Acheué d'imprimer pour la premiere fois, le 15. de Nouembre 1651.

Les sentiments de piété dans lesquels vivait Corneille furent les seuls mobiles qui le portèrent à traduire l'Imitation de Jésus Christ. Comme il le donne clairement à entendre dans sa dédicace au pape Alexandre VII, il voulait en quelque sorte racheter l'orgueil que ses succès au théâtre avaient pu lui inspirer, en traduisant un livre qui se refusait aux ornements de la poésie. Malgré la dédicace au pape, peut-être la reine Anne d'Autriche ne fut-elle pas étrangère à cette entreprise. L'auteur du Carpenteriana parle du désir que la reine aurait exprimé au poëte, de voir s'achever son œuvre; mais elle prête un singulier motif à la pénitence que s'était donnée Corneille. La traduction de l'Imitation lui aurait été imposée par un confesseur, pour se faire pardonner un poëme licencieux qu'il aurait composé quelques années auparavant, l'Occasion perdue et recouvrée. Nous parlerons de ce poëme dans notre chapitre VIe, consacré aux ouvrages attribués à Corneille, mais nous devons dire dès maintenant que M. Marty-Laveaux, dans l'introduction de son t. Xe, a fait bonne justice des imputations calomnieuses dirigées par l'auteur du Carpenteriana contre la mémoire de notre poëte.

La traduction de l'Imitation eut un très-grand succès, dont les nombreuses éditions qui en furent publiées sont la meilleure preuve. Nous craignons que le chapitre que nous leur consacrons n'offre bien des lacunes; mais il présentera du moins la description raisonnée d'un certain nombre d'éditions, qui ne sont désignées dans les bibliographies que par une simple date.

Vendu: 110 fr., mar. bl. (Trautz-Bauzonnet), Solar, 1860 (no 215).

115. L'Imitation || de || Iesvs-Christ. || Traduite en vers || François, || Par P. Corneille. || Imprimé à Roüen, || Et se vendent || A Paris, || Chez Pierre le Petit, Imprimeur || & Libraire ordinaire du Roy, ruë || S. Iacques à la Croix d'Or. || M.DC.LI [1651]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. non chiff., 107 ff. chiffr. et 1 f. non chiffr.

Collation des feuillets prélim.: frontispice gravé représentant un écusson supporté par deux anges qui personnifient la Foi et la Charité (le même que dans l'édition précédente, mais avec la date de 1652, ou même dans quelques exemplaires de 1653);—titre imprimé en rouge et en noir;—2 ff. pour l'avis Au Lecteur, dans lequel le passage que nous avons cité ci-dessus a été omis;—2 ff. pour l'Approbation des Docteurs, la Table des Chapitres, et la première page du texte latin.

Cette édition contient le premier livre de l'Imitation en entier (25 chapitres); l'original latin y est placé en regard de la traduction. Le privilége commence au verso du f. 107 et se développe sur le recto du feuillet suivant. La date et le texte sont les mêmes que dans la première édition. On lit à la fin: Acheué d'imprimer pour la première fois, le 31. d'Octobre 1652, c'est-à-dire onze mois et demi après la publication des vingt premiers chapitres. Le titre porte cependant la date de 1651.

Il existe probablement des exemplaires au nom de Ch. de Sercy.