«Le 16 juin [1643], sur la requête de Toussaint Quinet, marchand-libraire à Paris, il y eut arrêt de la Cour, ainsi qu'il suit: «Vu par la Cour les lettres patentes du Roi, données à Paris le 21 juillet 1642, signées: Par le Roi en son Conseil, Le Brun, et scellées sur simple queue de cire jaune, par lesquelles et pour les causes y contenues, ledit Seigneur auroit permis à Toussaint Quinet, marchand libraire à Paris, d'imprimer, vendre et débiter, pendant sept années entières, les Harangues héroïques des hommes illustres, tant anciens que modernes, tirées de plusieurs auteurs et en plusieurs volumes, en telles marques, caractères et autant de fois que bon lui semblera, durant ledit temps, à compter du jour que lesdites Harangues seront achevées d'imprimer, et fait défenses à toutes personnes de les imprimer, ou faire imprimer, vendre ni débiter, sans le consentement dudit Quinet, sous les peines y contenues. Vu aussi autres lettres patentes du Roi, données à Paris, le 1er août dudit an 1642, par lesquelles ledit Seigneur auroit aussi permis à maître Pierre Corneille, conseiller du Roi et avocat général du siége de la Table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer, vendre et débiter une tragédie de sa composition, intitulée: Cinna, ou la Clémence d'Auguste, aussi en telles marques et caractères et autant de fois qu'il voudra, pendant l'espace de vingt ans, aussi sous les peines et aux charges y contenues; la cession et transport fait par ledit Corneille dudit Privilége audit Quinet de faire imprimer ladite tragédie, du 27e janvier, passée entre eux sous seing privé, requête présentée à ladite Cour par ledit Quinet à fin d'entérinement desdites lettres, conclusions du procureur général du Roi, tout considéré: ladite Cour a ordonné et ordonne que lesdites lettres des 21e juillet et 1er août dernier seront enregistrées au greffe d'icelle, pour jouir par ledit Quinet de l'effet et contenu en icelles, selon leur forme et teneur, aux charges y contenues.» Mémoires de Mathieu Molé, publiés par Aimé Champollion-Figeac, t. IIIe. (Paris, 1856, in-8, pp. 66 sq.)

Il ne serait pas impossible que l'achevé d'imprimer eût été antidaté de quelques jours, pour bien constater que l'impression s'était faite aux frais de l'auteur.

M. Édouard Fournier (Notes sur la vie de Corneille, pp. CXVII sq.) s'est efforcé de démontrer que le sujet de Cinna avait été inspiré par les événements dont Rouen fut le théâtre en 1639, et qu'en mettant sur la scène la clémence d'Auguste, l'auteur du Cid avait eu la pensée de protester indirectement contre les exécutions que le chancelier Séguier ordonna contre les partisans de Jean-va-nu-pieds. Il n'est pas impossible que le poëte ait été guidé dans ses développements par le désir d'inspirer la modération aux agents du cardinal; mais nous croyons, quant à nous, qu'il n'aura puisé son sujet, comme celui d'Horace, que dans ses lectures journalières sur l'histoire romaine. Nous ne pensons pas qu'il ait pu songer à faire la leçon à Richelieu, qu'il s'appliquait au contraire à ménager depuis la querelle du Cid.

Cinna fut joué sur le théâtre du Marais, vers la fin de 1640. Les frères Parfaict (Histoire du Théatre François, t. Ve, p. 92) placent la représentation à la fin de 1639; mais, comme Horace venait à peine d'être joué le 9 mars 1640, c'est là une erreur évidente.

De même que le Cid, Cinna fut représenté en costumes de cour de l'époque, c'est-à-dire que les hommes avaient la fraise plate, les hauts-de-chausse à bouts de dentelle, le justaucorps à petites basques, la longue épée, les souliers à nœuds énormes; et les femmes le corsage court et rond, le sein découvert, la grande, ample et solide jupe à queue, les talons hauts, les cheveux crêpés et bouffants ou retombant en boucles. Auguste portait une couronne de lauriers par-dessus sa vaste perruque. (Voy. Curiosités théâtrales anciennes et modernes, françaises et étrangères, par V. Fournel; Paris, Adolphe Delahays, 1859, in-16.)

On ne peut dire avec certitude quels acteurs eurent l'honneur d'interpréter pour la première fois cette tragédie. On sait seulement que Bellerose remplit le rôle de Cinna (le Théatre François, par Chapuzeau, p. 123); Floridor et Beauchâteau lui succédèrent (Pratique du Théatre, par l'abbé d'Aubignac, p. 52).

Du 3 mai 1659 au 28 mai 1680, la troupe de Molière donna 10 représentations de Cinna. Les détails que nous fournit le Registre de Lagrange nous prouvent que la vogue des pièces de Corneille ne fut pas constante. Le mardi 18 novembre 1659, un spectacle composé de Cinna et des Précieuses ridicules, alors dans leur nouveauté, rapporta aux comédiens 533 livres, tandis que le mardi 3 octobre 1662, Cinna, donné seul, ne produisit qu'une recette de 65 livres!

Le Manuscrit du Dauphin, dont nous avons parlé plus haut (no 9), nous donne pour Cinna, au commencement de 1685, la distribution suivante:

DAMOISELLES.

Emilie:Chanmeslé.
Fulvie:Poisson.
Julie [Livie]:Guiot, ou Bertrand.

HOMMES.

Cinna: Baron.
Auguste:Chanmeslé.
Maxime:Villiers, ou la Torilliere.
Euphorbe:Raisin.
Policlette:Beauval.
Evandre:Hubert.

Cinna subit à la scène des coupures analogues à celles qui furent pratiquées dans le Cid. Le rôle de Livie fut supprimé, comme celui de l'Infante. Voltaire dit, en parlant de cette suppression, qu'elle remonte à plus de trente ans (Œuvres de Corneille, édition de 1764). Les actrices chargées du personnage d'Émilie n'hésitèrent pas à retrancher le grand monologue placé en tête de la pièce; mais Voltaire obtint qu'il fût conservé. Quant au rôle de Livie, il fut rétabli pour une représentation donnée à Saint-Cloud en 1806, sans que les sociétaires du Théâtre-Français eussent l'idée de le remettre à la scène. Ce n'est que le 21 novembre 1860 que la pièce a reparu dans son intégrité.