Le privilége, qui occupe le dernier f., est accordé à Corneille pour la Mort de Pompée et le Menteur, à la date du 22 janvier 1644; il est d'une durée de dix ans. On lit à la fin: Acheué d'imprimer pour la premiere fois, à Roüen, par Laurens Maurry, le dernier d'Octobre 1644. Il n'est pas fait mention de la cession du privilége aux libraires.
Après avoir emprunté aux Espagnols le sujet du Cid, Corneille leur emprunta le sujet de sa première comédie sérieuse. La Verdad sospechosa, qui lui servit de modèle, parut en 1630 sous le nom de Lope de Vega (Parte veynte y dos de las Comedias del Fenix de España, Frey Lope Felix de Vega Carpio; Çaragoça, Pedro Verges, 1630, in-4), mais elle fut revendiquée en 1630, par son véritable auteur, D. Juan de Alarcon. (Parte segunda de las Comedias del licenciado Don Juan Ruyz de Alarcon y Mendoça; Barcelona, Sebastian de Cormellas, 1634, in-4.) C'est de cette pièce, dont on trouvera facilement le texte dans les Comedias escogidas de Don Juan Ruiz de Alarcon y Mendoza; Madrid, Ortega y Compañia, 1826-29, 2 vol. in-8, t. Ier, dans les Comedias escogidas de Don Juan Ruiz de Alarcon; edicion de la real Academia española; Madrid, 1867, 3 vol. in-8, t. IIIe, et dans le Tesoro del Teatro español, desde su orígen hasta nuestros dias, arreglado y dividido en cuatro partes, por D. Eugenio de Ochoa; Paris, Baudry, 1838, 5 vol. in-8, t. IVe, que Corneille a tiré les traits principaux du Menteur; il ne fait point difficulté de le reconnaître, et il ajoute dans l'Examen joint à la comédie en 1660, «qu'il voudrait avoir donné les deux plus belles pièces qu'il ait faites et que ce sujet fût de son invention.» M. Marty-Laveaux a donné place dans son édition de Corneille (t. IVe, pp. 241-273) à une intéressante étude de M. Viguier, sur l'original espagnol et sur l'imitation française. On peut y suivre, scène par scène, les deux comédies, et s'y rendre compte de tous les détails que Corneille a dû modifier, tant pour accommoder son modèle au goût du temps que pour rester fidèle aux règles qu'il s'était prescrites. L'avantage n'est pas toujours pour Corneille, moins libre dans ses allures que l'écrivain espagnol, mais le poëte français l'emporte par la précision et l'élégance. On ne peut donc que négliger des critiques superficielles comme celles d'un auteur allemand, dont M. Viguier a pris la peine de relever les erreurs. Dans un accès de gallophobie, M. Ad. Fréd. de Schack (Geschichte der dramatischen Literatur und Kunst in Spanien; Berlin, 1845-1846, 3 vol. in-8, t. IIe, pp. 430 et 625) a pris plaisir à célébrer les poëtes espagnols aux dépens du Cid et du Menteur, mais toutes ses études sur le théâtre espagnol ne lui ont même pas appris à quelle époque écrivait au juste Diamante!
Le Menteur fut représenté au Marais en 1643. Dans une de ses lettres à Corneille, Balzac, s'il ne témoigne pas encore du succès qu'obtint la nouvelle comédie, semble tout au moins indiquer qu'on en parlait déjà dans le public: «Vous serez Aristophane, quand il vous plaira, lui dit-il, comme vous estes déjà Sophocle (Lettres choisies du sieur de Balzac; Paris, 1647, in-8, 2e partie, p. 535, lettre du 10 février 1643; Œuvres de Corneille, éd. Marty-Laveaux, t. Xe, pp. 442 sqq).» Le Registre de Lagrange nous apprend que la troupe de Molière en donna 3 représentations en 1659. Le Menteur occupait alors une soirée à lui seul; mais, le vendredi 14 novembre de cette année, il ne rapporta aux comédiens que 70 livres, soit 3 livres 3 sols pour chacun des membres de la troupe. Il fut dès lors établi qu'il ne suffisait plus pour «faire la recette». Molière, qui jouait volontiers les œuvres de Corneille et qui appréciait sans doute le Menteur, ne renonça pourtant pas à le jouer, mais il l'accompagna d'une seconde pièce: le Cocu imaginaire, l'École des Maris, etc. Le Registre de Lagrange mentionne 18 représentations de 1660 à 1666.
La distribution du Menteur indiquée par le Manuscrit du Dauphin, au commencement de 1685, est la suivante:
DAMOISELLES. | |
| Lucresse: | Poisson. |
| Clarice: | Raisin. |
| Sabine: | Beauval. |
| Isabelle: | Guiot. |
HOMMES. | |
| Lisandre [Dorante]: | La Grange. |
| Cliton: | Poisson. |
| Artabaze [Alcippe]: | Brecourt. |
| Philisse [Philiste]: | de Villiers. |
| Le Pere [Geronte]: | Chanmeslé. |
| Dueliste [Lycas]: | Beauval. |
Parmi les actrices qui jouèrent le Menteur, Dangeau (Journal, t. XIe, p. 306) fait figurer la duchesse du Maine qui, le lundi 21 février 1707, donna, dit-il, à Clagny, une représentation de cette pièce à laquelle assista la duchesse de Bourgogne. Il est vrai que, d'après le Mercure, ce ne serait pas le Menteur, mais les Importuns de Malézieux, que la duchesse du Maine aurait joué à cette occasion.
Les deux artistes qui, de notre temps, se sont le plus distingués dans le rôle du Menteur sont Firmin (m. en 1859) et M. Delaunay.
De 1680 à 1870, la Comédie-Française a donné 616 représentations du Menteur, savoir: sous Louis XIV: à la ville, 169; à la cour, 13;—sous Louis XV: à la ville, 161; à la cour, 15;—sous Louis XVI: à la ville, 28, à la cour, 6;—sous la Révolution: 8;—sous le Directoire, le Consulat et l'Empire: à la ville, 74, à la cour, 2;—sous la Restauration: 30;—sous Louis-Philippe: 51;—sous la seconde République: 5; sous le second Empire: 54.
Vendu: 30 fr. mar. v. (Duru), Giraud, 1855 (no 1637).
36. Le || Mentevr, || Comedie. || Imprimé à Roüen, & se vend || A Paris, || Chez || Antoine de Somma- || uille, en la Gallerie || des Merciers, à l'Escu || de France. || Au || Palais || Et || Augustin Courbé, en la mesme Gallerie, || à la Palme. || M. DC. XLIV [1644]. Auec Priuilege du Roy. In-12 de 4 ff. et 91 pp.