Dans certains exemplaires d'un premier tirage, la dernière page est chiffrée par erreur 107.

Dans tous les recueils des œuvres de Corneille, sauf dans la grande édition in-folio de 1663, Rodogune est placée après Théodore, mais il est certain que cette dernière pièce ne fut jouée qu'en 1645, tandis que la première dut l'être dans le courant de l'année 1644. Tous les historiens du théâtre sont unanimes sur ce point. Voltaire a pensé qu'ils se trompaient et que l'ordre chronologique n'avait pas dû être abandonné par Corneille; il a donc reculé la représentation de Rodogune jusqu'en 1646, tandis qu'avec tous les auteurs il a laissé Théodore à l'année 1645. L'ordre dans lequel furent publiées les deux tragédies n'est pas, à notre avis, un motif suffisant pour écarter une tradition universellement admise.

La place occupée par Théodore, dans les éditions de 1647 à 1655, lui fut sans doute donnée en raison de la date à laquelle elle fut publiée. Corneille s'était d'autant plus empressé de la faire imprimer, qu'il espérait que sa Vierge chrétienne, malgré l'échec qu'elle avait subi à Paris, serait bien accueillie sur les théâtres de province, tandis qu'il retarda l'impression de Rodogune pour protéger les droits des comédiens et les siens. Lors de la composition du recueil de 1647, les libraires s'en tinrent à l'ordre dans lequel les pièces avaient été imprimées. Corneille conserva cet ordre, sans y rien changer, jusqu'en 1660, époque à laquelle il se préoccupa de donner une forme définitive aux éditions de ses œuvres. Il mit alors Théodore immédiatement après Pompée, c'est-à-dire avant le Menteur, dans la pensée de la rapprocher de Polyeucte, dont elle était le pendant. La grande édition de 1663 innova sur ce point et rangea toutes les pièces à leur vraie place, y compris Théodore, mais les éditions de 1664 in-8, de 1668 et de 1682 revinrent aux errements antérieurs. A partir de cette époque, il nous paraît facile d'expliquer la transposition faite par Corneille. Les dernières éditions de ses œuvres sont «réglées» à huit pièces par volume; Théodore, étant sa dix-septième pièce, devait naturellement ouvrir le tome IIIe. Il est naturel de penser que le poëte, qui avait commencé le tome IIe par le Cid, aura voulu mettre en tête du tome IIIe, une pièce qui eût obtenu un succès incontesté; il choisit Rodogune et relégua Théodore au second plan, à la fin du volume précédent. L'édition in-folio étant réglée à douze pièces par volume, c'est Pompée qui ouvrait la seconde partie, en sorte que Théodore avait pu sans inconvénient y occuper sa vraie place.

Fontenelle prétend que son oncle fut plus d'un an à disposer le sujet de Rodogune. Il en devait l'idée première à un épisode raconté par Appien; mais, l'histoire ne pouvant être mise sur la scène dans toute sa nudité, le récit de Justin, les témoignages du Livre des Machabées et de Josèphe n'étant d'ailleurs pas conformes sur tous les points aux faits rapportés par l'historien grec, Corneille dut tirer de son propre fonds la plus grande partie du poëme. Cet effort d'imagination lui coûta beaucoup de peine et lui inspira pour Rodogune une affection particulière. «On m'a souvent fait une question à la Cour, dit-il dans son Examen, quel étoit celuy de mes Poëmes que j'estimois le plus, et j'ay trouvé tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de Cinna, ou du Cid, que je n'ay jamais osé déclarer toute la tendresse que j'ay toujours eue pour celui-cy, à qui j'aurois volontiers donné mon suffrage, si je n'avois craint de manquer en quelque sorte au respect que je devois à ceux que je voyois pencher d'un autre costé. Cette préférence est peut-estre en moy un effet de ces inclinations aveugles, qu'ont beaucoup de péres pour quelques-uns de leurs enfans, plus que pour les autres: peut-estre y entre-t'il un peu d'amour-propre, en ce que cette Tragédie me semble estre un peu plus à moy, que celles qui l'ont précédée, à cause des incidens surprenans qui sont purement de mon invention, et n'avoient jamais été veus au Théatre; et peut-estre enfin y a-t'il un peu de vray mérite, qui fait que cette inclination n'est pas tout-à-fait injuste.»

Au moment où Corneille achevait de combiner les scènes de sa tragédie, il fut trahi par un de ceux qui avaient reçu ses confidences. Gabriel Gilbert, auteur dramatique médiocre, dont la reine Christine de Suède avait fait son secrétaire, profita de cette indiscrétion et ne craignit pas d'écrire une Rodogune, qu'il fit représenter sous son nom en 1644, quelques mois avant la pièce de Corneille (Rodogune, Tragi-Comedie; à Paris, chez Toussainct Quinet, 1646, in-4). Le plagiaire avait eu connaissance des quatre premiers actes de la vraie Rodogune, qu'il suivit assez fidèlement, mais il fut abandonné à lui-même pour le cinquième, et le misérable dénoûment qu'il imagina suffit pour révéler son larcin. Corneille ne se plaignit même pas de cet abus de confiance qu'il feignit d'ignorer; la supériorité du style était pour lui une vengeance plus que suffisante. D'ailleurs Gilbert, ignorant de quel auteur le sujet était tiré, n'avait pas su à qui appliquer le nom de Rodogune; il l'avait donné par erreur à la reine que Corneille appelle Cléopatre.

Rodogune fut représentée à l'hôtel de Bourgogne; elle fut jouée par Mlle Bellerose, à ce que nous apprend une mazarinade intitulée: Lettre de Bellerose à l'abbé de la Rivière (1649). Plus tard elle passa dans le répertoire courant de la troupe de Molière. Le Registre de Lagrange en mentionne 23 représentations de 1659 à 1680. Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne ne cessèrent point pour cela de donner Rodogune, si l'on s'en rapporte à la distribution indiquée par Mouhy, dans son Journal du Théatre François (voy. Marty-Laveaux, t. IVe, pp. 406 sq.). Ce furent très-probablement les acteurs que nomme Mouhy: Baron, Villiers, Champmeslé, Lecomte, Mlle de Champmeslé, Mlle Dupin et Mlle Guiot qui représentèrent la pièce à Versailles en octobre 1676, lors de la reprise qui donna lieu au Remerciement de Corneille. C'étaient les mêmes acteurs qui jouaient Rodogune, au commencement de l'année 1685, ainsi que nous l'apprenons par le Manuscrit du Dauphin (voy. ci-dessus, no [19]). Les indications de ce manuscrit sont d'autant plus importantes qu'elles viennent corroborer le témoignage de Mouhy. Voici la distribution qu'il nous fournit:

DAMOISELLES.

Cleopatre:Beauval, ou Dupin.
Rodogune:Chanmeslé.
Laodice:Guiot.

HOMMES.

Antiochus:Baron.
Seleuchus:de Villiers, ou le Comte.
Timagene:Chanmeslé.
Oronte:le Comte.

Parmi les artistes qui ont rempli le rôle de Cléopatre, nous citerons, d'après Lemazurier (Galerie des acteurs du Théâtre Français, t. IIe), Mlle Aubert, en 1712; Mlle Lamotte, en 1722; Mlle Balicourt, en 1727; enfin et surtout Mlle Dumesnil. Les plus brillantes interprètes de Rodogune ont été Mlle Gaussin et Mlle Clairon.

Les représentations données par le Théâtre-Français de 1680 à 1870 ont été au nombre de 455, savoir: sous Louis XIV: à la ville, 133; à la cour, 21;—sous Louis XV: à la ville, 135; à la cour, 14;—sous Louis XVI: à la ville, 34; à la cour, 6;—sous la Révolution, 9;—sous le Directoire, le Consulat et l'Empire: à la ville, 67; à la cour, 3;—sous la Restauration, 18;—sous le second Empire, 15.

45. Rodogvne || princesse || des Parthes. || Tragedie. || Imprimé à Roüen, & se vend || à Paris, || Chez Toussaint Quinet, au || Palais, sous la montée de la Cour des Aydes; [ou Chez Antoine de Sommaville, || au Palais, en la Gallerie des Mer- || ciers, à l'Escu de France; ou Chez Augustin Courbé || au Palais, en la Salle des Merciers, || à la Palme]. || M. DC. XLVII [1647]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 10 ff. et 87 pp.