Au verso du titre, se trouve l'extrait du privilége accordé à Corneille, pour cinq ans, à la date du 12 octobre 1649. L'achevé d'imprimer est du 3 mars 1650.
Mazarin, qui avait apporté d'Italie le goût de l'opéra et des représentations à grand spectacle, fit jouer, pendant le carnaval de 1647, un ballet italien intitulé Orphée (Orphée, Tragi-Comedie en Musique en Vers Italiens, représentée devant Leurs Majestés; Paris, Sebastien Cramoisy, 1647, in-4 de 29 pp.). Malgré les splendeurs de la mise en scène, ce ballet n'eut qu'un médiocre succès, que Renaudot, le rédacteur de la Gazette, ne parvint pas à grandir. Les spectateurs ne comprirent pas les vers italiens, ou, s'ils les comprirent, ne purent qu'en déplorer la faiblesse. Mazarin, pour faire mieux goûter par le public le genre de fêtes qui lui plaisait, eut alors l'idée de monter un opéra français, dont les vers fussent écrits par le plus grand poëte de l'époque; il désigna Corneille pour le composer. Le poëte n'eut pas le choix du sujet, qui lui fut probablement imposé par le cardinal. Il s'agissait d'utiliser les décorations et les machines exécutées sous la direction de l'Italien Torelli, pour le ballet d'Orphée, et l'on ne pouvait mettre sur la scène qu'un grand spectacle mythologique.
Le sujet d'Andromède avait été traité plusieurs fois déjà par les faiseurs d'opéras italiens (Andromeda, Tragicomedia boscareccia di Diomisso Guazzoni, [Cremonese]; in Venetia, per Domenico Imberti, 1587 et 1599 in-12;—Andromeda, Tragicomedia per Musica [poesia di Ridolfo Campeggi, Bolognese, musica di Girolamo Giacobbi, maestro di capella di S. Petronio]; in Bologna, per Bartolommeo Cecchi, 1610, in-12;—Andromeda, Dramma per Musica rappresentato nel Teatro di S. Cassiano di Venezia l'anno 1637, [poesia di Benedetto Ferrari, di Reggio di Modena, musica di Francesco Manelli, di Tivoli]; in Venezia, per Antonio Bariletto, 1637, in-12;—Andromeda, Festa teatrale [di Ascanio Pio di Savoja]; in Ferrara, 1639, in-fol., figg.); nul doute que Corneille n'ait eu entre les mains sinon toutes ces compositions, au moins les plus récentes, et qu'il ne s'en soit inspiré.
La musique d'Andromède fut écrite non pas, comme l'a cru Voltaire, par le compositeur Boesset, ou Boissette, mais par le poëte burlesque Dassoucy, qui, dans un fragment de recueil placé à la suite d'un exemplaire de ses Rimes redoublées que possède la Bibliothèque de l'Arsenal, dit expressément: «C'est moy qui ay donné l'âme à l'Andromede de M. de Corneille.» Ce passage a été relevé, pour la première fois, par M. Paul Lacroix (la Jeunesse de Molière, p. 173), et M. Fournier (Notes sur Corneille, p. xc) en a rapproché avec beaucoup de raison le sonnet adressé par Corneille à Dassoucy sur son Ovide en belle humeur, sonnet qui fut écrit en 1650, l'année même de la représentation d'Andromède.
L'hypothèse des deux savants que nous venons de citer est maintenant une certitude. Dassoucy a fait imprimer des Airs à quatre parties (Paris, Robert Ballard, 1653, très-pet. in-8 obl.), qui contiennent deux fragments d'Andromède, un morceau du Prologue: Cieux, escoutez, escoutez, Mers profondes, et un morceau de l'acte quatrième: Vivez heureux amants. Ce petit recueil est d'autant plus intéressant qu'il contient quelques vers de Corneille à Dassoucy, qui ont échappé à tous les éditeurs. Nous les reproduirons dans notre chapitre Ve.
Corneille se mit à l'œuvre en 1647, assisté de Dassoucy et de Torelli. Une maladie du roi et les pieuses exhortations de Vincent de Paul retardèrent la représentation, qui devait avoir lieu pendant le carnaval de 1648. Dans une lettre datée du 20 décembre 1647, Conrart nous donne à ce sujet de curieux détails. «On préparoit, dit-il, force machines au palais Cardinal, pour représenter à ce carnaval une comedie en musique dont M. Corneille a fait les paroles. Il avoit pris Andromede pour sujet, et je crois qu'il l'eust mieux traité à nostre mode que les Italiens; mais depuis la guerison du Roy, M. Vincent a degousté la Reine de ces divertissemens, de sorte que tous les ouvrages ont cessé (Lettres familieres de M. Conrart à M. Felibien; Paris, Barbin, 1681, in-12, pp. 110 sq.).» Ce témoignage est confirmé par un passage de Dubuisson-Aubenay, emprunté par M. Marty-Laveaux (t. Ve, pp. 247 sq.) à un manuscrit de la Bibliothèque Mazarine. «L'affaire de la comedie françoise d'Andromede, dit-il entre le 2 et le 8 janvier 1648, pour l'avancement de laquelle le sieur Corneille avoit receu 2400 livres, et le sieur Torelli, gouverneur des machines de la piece d'Orphée, ajustandes à celle-cy, plus de 1200 livres, a été derechef rompue ou intermise, apres avoir été nagueres remise sus.»
Les théâtres furent fermés pendant la Fronde, et la représentation d'Andromède fut encore ajournée. Le 18 août 1649, le roi revint à Paris; mais plusieurs mois s'écoulèrent avant que la cour pût se donner le divertissement d'un grand opéra. Ce n'est que vers la fin de janvier 1650 que les comédiens du Petit-Bourbon donnèrent la pièce de Corneille. Le succès en fut très-grand, et Renaudot en fit un long et pompeux éloge dans un extraordinaire de la Gazette daté du 18 février 1650.
Nous parlerons à l'article suivant d'une distribution d'Andromède indiquée à la main dans un exemplaire de la pièce qui a fait partie de la bibliothèque de M. de Soleinne. Il paraît certain que les chanteurs, quels qu'ils fussent, se faisaient remplacer sur la scène par de simples comparses. On lit dans le registre de Lagrange, à propos de la représentation de Psyché (1671): «Jusques icy les Musiciens et Musiciennes n'avoient point voulu paroistre en public. Ils chantoient à la comédie dans des loges grillées et treillissées. Mais on surmonta cet obstacle et avec quelque legere despance on trouva des personnes qui chanterent sur le theastre á visage descouvert habillées comme les comediens.»
Certains passages d'Andromède devinrent populaires, soit à cause des paroles, soit à cause de la musique. Ainsi l'on trouve dans le Nouveau Recueil de Chansons et Airs de cour pour se divertir agréablement (A Paris, chez Marin Leché, 1656, in-12, pp. 51 sq.) l'Air chanté aux grandes Machines d'Andromede à la gloire de nostre Monarque:
Cieux, escoutez; escoutez, Mers profondes,