—Veuillez me donner votre signature.
—Avec plaisir. Un encrier.
—Je n'en ai malheureusement pas.
—Alors, comment puis-je signer?
Et l'employé, placide et imperturbable de répondre:
—Je crois qu'au buffet…
Le correspondant d'un grand journal parisien narra, à l'époque, son burlesque voyage au temps d'obstruction:
Je me fis conduire à la gare des Termini (à Rome), où j'arrivai juste à l'heure du départ réglementaire du train de Civita-Vecchia, Gênes, Turin et Modane.
Je me présentai au guichet qui était libre.
—Suis-je encore à temps pour le train de Gênes? demandai-je à l'employé.
Celui-ci me regarde un moment d'un air étonné; puis, il me répond avec flegme, en scandant les syllabes:
—Certainement, le train de Gênes n'est pas encore parti.
—Donnez-moi donc un billet d'aller et retour pour Civita-Vecchia, dis-je en lui passant ma monnaie comptée par avance.
L'employé prend ma monnaie, observe minutieusement et une à une chaque pièce, chaque sou; il les palpe, les fait sonner pour les vérifier, le tout avec une lenteur telle que je lui dis, feignant l'impatience:
—Mais vous allez me faire manquer mon train!
—Bah! votre train ne part pas encore…
—Comment! comment! fis-je.
—Oui… On dit qu'il y a une petite chose de détraquée dans la machine.
—Eh bien! on la changera!
—Chi lo sa?…
Je laisse cet homme impassible, et gagne le quai dont la physionomie est anormale. Plus de ces allées et venues fébriles, de facteurs, d'employés; ceux-ci sont répartis en petits groupes, parlant posément entre eux, ce pendant que les voyageurs font les cent pas devant les portières du train ouvertes. Partout règne le calme d'une petite gare de province.
Je m'approche d'une voiture de première classe. Une dizaine de manœuvres astiquent les poignées de cuivre, nettoient les vitres, ouvrent et ferment les portières pour s'assurer qu'elles jouent bien, époussètent les coussins, éprouvent les robinets d'eau et les boutons de lumière électrique. Une vraie rage de propreté, fait inouï dans les chemins de fer italiens! Huit minutes ont passé et la voiture n'est pas prête encore.
—Dio mio! s'écrie soudain un des manœuvres, voilà de la rouille sur les poignées de cette portière!
Et il frotte la rouille avec une ardeur sans pareille.
—Est-ce que vous allez nettoyer ainsi toutes les voitures? lui dis-je.
—Toutes! me répond cet homme consciencieux d'une voix grave. Et il y en a quinze à nettoyer encore!
Cependant, la locomotive n'est pas encore là. Je m'enquiers. Un employé complaisant m'assure que le mécanicien est entré au dépôt à l'heure réglementaire, mais il lui a fallu beaucoup de temps pour mettre sa machine en état, car il a voulu peser les sacs de charbon, compter une à une les briques d'aggloméré, enfin, inquiet sur certains appareils, il a dû prier son chef de service de venir discuter avec lui,—conformément au règlement!
J'assiste au dialogue suivant entre un sous-chef de gare et le chef de train:
«—Écoutez, dit le sous-chef de gare, vous savez bien que si vous exigez que le train soit formé suivant les règlements, on ne partira plus.
«—Pardon, chef, réplique l'autre avec calme. Il faut d'abord faire respecter l'article 293 qui exige que les voitures à tampons fixes alternent entre les voitures à tampons à ressort. Puis, il y a tout le train à reformer, car aucun des tampons ne coïncide exactement avec son contraire, comme il est prescrit à l'article 236, lettre A. Les chaînes de sûreté manquent en partie à certaines voitures qu'il faudra par conséquent réparer, comme l'exige l'article 326, lettre B. De plus, la formation du train n'est pas faite comme il est prescrit, parce que les voitures pour…
«—Vous avez parfaitement raison, s'écrie le sous-chef de gare. Mais pour faire tout cela, il faut une journée!
«—Ce n'est que trop vrai, soupire le chef de train, goguenard. Mais, que vous importe? Une fois en route, la responsabilité pèse toute sur moi. J'insiste donc pour que le règlement soit respecté…»
Finalement un coup de sifflet annonce que la locomotive s'avance, s'arrêtant longuement à chaque aiguillage pour une longue discussion entre le mécanicien et l'aiguilleur. En arrivant sur la voie où notre train l'attend, le mécanicien s'arrête encore une fois avec prudence: avant d'aller plus loin et d'aborder la tête de son train, il veut savoir si les freins des voitures sont en bon état, s'il n'y a pas de lampistes ou d'autres agents sur les toits des wagons… Un accident est si vite arrivé! Enfin, le mécanicien se déclare satisfait et il amène sa locomotive à l'amarrage.
Nous allons partir?… Allons donc! Le manomètre de la machine doit marquer 5 degrés et il en marque 4. D'habitude, on part quand même et la pression monte en route. Mais le règlement exige les 5 degrés au départ et notre mécanicien ne partirait pour rien au monde à 4,9 dixièmes ce soir.
Nous finissons par démarrer avec une heure et demie de retard. Nous sortons de la gare avec une sage lenteur, sifflant à toutes les aiguilles, longeant six trains en panne à deux kilomètres de Rome et dont les voyageurs pestent à qui mieux mieux, et… nous voici sous la coupe des contrôleurs qui passent leur temps à faire signer les voyageurs munis de permis, de demi-permis et de billets circulaires.
Cependant, première station. Des voyageurs montent. Les employés vérifient lentement la fermeture de toutes les portières, qu'ils ouvrent et ferment. Dix minutes se perdent encore. Malgré tout, le chef de gare siffle pour le départ.
—Momento! lui crie le chef de train. Momento!
—Qu'y a-t-il? demande le chef de gare.
—Je vais fermer la vitre de ce compartiment, là-bas, comme le prescrit l'article 676 du règlement.
Et il le fait comme il l'a dit!
On repart… A la gare suivante, nouvelle comédie.
Il y a là des colis à prendre, neuf malles et cinq valises que le chef de train tient à vérifier avant de les admettre—comme il est prescrit par l'article 739 du règlement.
Et nous sommes arrivés enfin à Civita-Vecchia, à minuit 40, avec près de trois heures de retard, sur un parcours qui, d'ordinaire, se fait en deux heures…
Voilà ce qu'est l'obstructionnisme: respect et application, poussés jusqu'à l'absurde, des règlements; accomplissement de la besogne dévolue avec un soin excessif et une non moins excessive lenteur.
Ceci exposé, il n'est pas inutile de connaître l'appréciation portée sur cette tactique de lutte par le Congrès International des Ouvriers du Transport, qui se tint à Milan, en juin 1906.