Cette conséquence inéluctable du conflit permanent qui divise la société, il y a trois quarts de siècle, le génial Balzac la mettait en lumière. Dans La Maison Nucingen, à propos des sanglantes émeutes de Lyon, en 1831, il nous a donné une nette et incisive définition du sabotage:
Voici,—explique Balzac.—On a beaucoup parlé des affaires de Lyon, de la république canonnée dans les rues, personne n'a dit la vérité. La république s'était emparée de l'émeute, comme un insurgé s'empare du fusil. La vérité, je vous la donne pour drôle et profonde.
Le commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas fabriquer une aune de soie sans qu'elle soit commandée et que le paiement soit sûr. Quand la commande s'arrête, l'ouvrier meurt de faim, il gagne à peine de quoi vivre en travaillant, les forçats sont plus heureux que lui.
Après la révolution de juillet, la misère est arrivée à ce point que les CANUTS ont arboré le drapeau: Du pain ou la mort! une de ces proclamations que le gouvernement aurait dû étudier. Elle était produite par la cherté de la vie à Lyon. Lyon veut bâtir des théâtres et devenir une capitale, de là des octrois insensés. Les républicains ont flairé cette révolte à propos du pain, et ils ont organisé les CANUTS qui se sont battus en partie double. Lyon a eu ses trois jours, mais tout est rentré dans l'ordre, et le canut dans son taudis.
Le canut, probe jusque là, rendant en étoffe la soie qu'on lui pesait en bottes, a mis la probité à la porte en songeant que les négociants le victimaient, et a mis de l'huile à ses doigts: il a rendu poids pour poids, mais il a vendu la soie représentée par l'huile, et le commerce des soieries a été infesté d'étoffes graissées, ce qui aurait pu entraîner la perte de Lyon et celle d'une branche du commerce français… Les troubles ont donc produit les «gros de Naples» à quarante sous l'aune…
Balzac a soin de souligner que le sabotage des canuts fut une représaille de victimes. En vendant la «gratte» que, dans le tissage ils avaient remplacée par l'huile, ils se vengeaient des fabricants féroces,… de ces fabricants qui avaient promis aux ouvriers de la Croix-Rousse de leur donner des baïonnettes à manger, au lieu de pain… et qui ne tinrent que trop promesse!
Mais, peut-il se présenter un cas où le sabotage ne soit pas une représaille? Est-ce qu'en effet, à l'origine de tout acte de sabotage, par conséquent le précédant, ne se révèle pas l'acte d'exploitation?
Or, celui-ci, dans quelques conditions particulières qu'il se manifeste, n'engendre-t-il pas,—et ne légitime-t-il pas aussi,—tous les gestes de révolte, quels qu'ils soient?
Ceci nous ramène donc à notre affirmation première: le sabotage est aussi vieux que l'exploitation humaine!
Il n'est d'ailleurs pas circonscrit aux frontières de chez nous. En effet, dans son actuelle formulation théorique, il est une importation anglaise.
Le sabotage est connu et pratiqué outre Manche depuis longtemps, sous le nom de Ca'Canny ou Go Canny, mot de patois écossais dont la traduction à peu près exacte qu'on en puisse donner est: «Ne vous foulez pas.»
Un exemple de la puissance persuasive du Go Canny nous est donné par le Musée Social[1]:
[ [1] Circulaire no 9, 1896.