— J'en connais un pourtant, un gros, tu le connais aussi, toi, Baptistou. J'ai eu beau tendre mes filets à Pâques dernières, le coquin a passé à travers les mailles…

— C'est que les mailles sont usées, monsieur le curé! Faudra raccommoder le filet avant les Pâques prochaines, riposta l'homme avec un gros rire. Et il se remettait en marche.

L'abbé pliait sa ligne, envoyait un bonjour à la meunière :

— A quoi pense ton homme? lui disait-il. Voilà deux dimanches qu'on ne l'a pas vu à la messe. C'est mal fait. S'il n'a pas souci de son âme, qu'il pense à votre petit Etienne qui fera sa première communion l'année prochaine. Il lui doit le bon exemple. Et puis, méfie-toi, Rose : autant de perdu pour l'église, autant de gagné pour le cabaret.

Tout en chapitrant sa paroissienne, l'abbé avait mis son panier de pêche en sautoir, son roseau à l'épaule.

— Et maintenant, en route, mon garçon! ordonna-t-il à l'abbé. Madame Albanie nous espère, et les Favaron sont du dîner, je crois. Il faut que je fasse un bout de toilette.

IV

La maison des Mériel où l'abbé Resongle et Gilbert se rendaient un peu après — elle était située juste en face de la cure, et on n'avait que la rue à traverser pour aller de l'une à l'autre — passait pour la plus belle du village. Sa façade à deux étages, ses larges baies, ses corniches surchargées de moulures, son acrotère décoré de mascarons en terre cuite faisaient honte aux humbles logis voisins, aux modestes bâtisses percées de ces ouvertures étroites que la prudence des maîtres maçons d'autrefois opposait à la violence du vent d'autan, charrieur de poussières et de bruits. Pendant des années, jusqu'à son expérience de la grande ville, l'habitation des Mériel avait été pour Gilbert le lieu du luxe, de la mondanité. Les départs de la calèche surannée qui charriait la famille vers quelque partie de campagne, vers quelque visite aux châteaux voisins, les grands dîners, les sauteries d'automne qui envoyaient vers l'obscur village l'éclat des lustres avec le rythme des quadrilles avaient éveillé ses premiers appétits d'élégance, ses premiers rêves de plaisir.

Ce paradis était fort accessible. Si la grande porte, la porte d'honneur, ne se déverrouillait que pour les grands invités, pour Monseigneur en tournée de confirmation, pour l'état-major d'une brigade en manœuvres, la petite porte, la porte quotidienne, destinée dans le plan de l'architecte au service de la cuisine et des communs, était ouverte à tout venant. D'ailleurs, tant que le père de Claire avait vécu, la cuisine avait été l'endroit le plus animé, le plus fréquenté de la maison. Le salon ne comptait pas, toujours fermé, le cabinet de travail, envahi par la pharmacie de Madame, encombré par l'attirail de chasse de Monsieur, ne servait guère qu'aux siestes des après-déjeuners d'été, aux bons sommeils dans le canapé que se disputaient les chasseurs et les chiens. La cuisine était le vrai centre de la maison.

C'est là, dans la bonne odeur émanée des casseroles, de la poële où sautaient les crêpes, des chaudrons où mijotaient les confitures, que le maître recevait sa clientèle rustique, là que se soldaient les comptes de la semaine, que se donnaient les consultations du légiste amateur, que se réglaient les arbitrages. Et tout en vérifiant une addition, en écoutant une supplique, M. Mériel astiquait son fusil, enseignait le rapport à son chien, séchait au feu de la broche ses guêtres souillées de la boue d'un retour de chasse.