— Vous souvenez-vous? lui disait-elle. Je me dépitais autrefois, quand nous les cueillions ensemble, et qu'elles se fermaient, aussitôt cueillies, dans mon tablier. Je les violentais, j'ouvrais de force leurs pétales. Quel mauvais petit tyran, j'étais alors! Le monde m'appartenait, je ne connaissais pas d'obstacle. Et ça n'a pas tout à fait changé, ajouta-t-elle avec un sourire. Elle tenait toujours la fleur entre les doigts, comme prête à l'offrir. A qui? Adrien venait vers elle. Elle le regarda s'avancer, et quand il fut tout près, elle détourna la tête et laissa tomber la fleur sur le gazon.

V

Dès le lendemain de son arrivée à Bazerque, Gilbert avait arrêté l'emploi de ses journées. Il les avait voulues semblables en tout à ses journées du grand séminaire : mêmes heures, mêmes occupations, même discipline. Mais il avait beau faire ce n'était plus autour de lui, le grand silence, l'atmosphère mystique de la clôture sulpicienne. On travaillait ferme, on s'agitait, au village. La vie matérielle, la vie pour l'argent, menait son tapage en discordance avec la vie contemplative, avec la vie de l'âme. A l'angelus du matin, les métiers s'éveillaient, le forgeron faisait parler son enclume, le tisserand sa navette. Des chariots passaient, grinçaient sur la route. Aux heures les plus lasses de l'après-midi, le grondement d'une batteuse animait la torpeur des campagnes, suscitait l'image de la fourmilière humaine, gesticulant dans la poussière comme dans une fumée de bataille.

Les sonneries mêmes de l'église, au lieu de suggérer des rêves pieux, comme au séminaire, n'étaient plus ici, qu'une espèce d'horloge à longue portée notifiant aux villageois l'horaire de leurs travaux, de leurs nourritures.

A peine si une bonne femme ou deux assistaient à la messe que l'abbé Resongle disait chaque jour à six heures. La santé de madame Mériel ne lui permettait pas de se lever aux aurores, et l'abbé Resongle ne pouvait pas attendre à cause de son estomac. A moins qu'un service d'anniversaire n'y appelât quelque famille paysanne, groupe taciturne, venu là pour conjurer les puissances occultes, pour apaiser les mânes de parents voués aux flammes du purgatoire, l'église restait à peu près vide.

Gilbert y entrait le premier après le sacristain. Docile à la règle, il aidait ce fonctionnaire, cordonnier de son état, à disposer les vases sacrés, les ornements qui allaient servir au saint sacrifice. En véritable enfant de lumière — filius lucis, ainsi que la liturgie désigne les clercs tonsurés, il s'occupait de renouveler l'huile des lampes sacrées, d'allumer les cierges de l'autel. Somnolent et quinteux, aux prises avec sa pituite quotidienne, l'abbé Resongle arrivait ensuite, dépêchait sa messe.

Vers le dernier évangile, une odeur savoureuse se répandait, voyageait à travers la nef. C'était le chocolat de Monsieur le curé que Thècle portait à la sacristie. Le brave homme commençait à le boire goulument, à peine dévêtu des ornements sacerdotaux, puis, lentement, à petites gorgées qui coupaient son action de grâces.

L'estomac une fois satisfait, il reprenait ses esprits, réglait l'ordre du jour : baptême, mariage, sépulture, cancanait avec le sacristain, causait pêche ou jardinage — les deux grandes passions de sa vie.

— L'autan souffle encore ce matin, se lamentait-il ; on ne pourra pas travailler à l'Ers ; le vent emporterait les lignes… Ou bien encore : Orage cette nuit ; les anguilles donneront au moulin. Tu verras ça, mon petit. Elles vont se prendre toutes seules. Et Thècle a un talent pour la matelotte!

Mais les légumes lui faisaient oublier les anguilles. La sécheresse les flambait ; il fallait toujours avoir l'arrosoir à la main. Thècle n'en pouvait plus. L'abbé Resongle avait les mains pelées de travailler à la pompe.