— Je vous recommande ce Gaillac, mes amis, dit-il, en aspirant la mousse prête à déborder de son verre ; je le tiens de l'abbé Gatimel, mon ancien camarade du grand séminaire, un saint prêtre qui fut pendant trente ans desservant de Nohic, en cet admirable vignoble albigeois béni par la Providence. Hélas, mon pauvre Gatimel est défunt et les vignes sont phylloxérées. Ne nous attristons pas trop cependant — ma cave n'est pas encore à sec — et buvons à la santé du bienfaiteur de cette paroisse, de mon jeune ami Adrien de Favaron. Buvons à sa santé… et à son bonheur, ajouta-t-il en s'adressant à Claire.

D'autres discours suivirent. On porta la santé du Conseil de fabrique, de l'orphéon de Bazièges, et ces toasts appelèrent des répliques. On trinqua en l'honneur de Mme Mériel, « cet ange du dévouement », de l'abbé Resongle, « notre bien-aimé pasteur ». A la demande des invités, M. de Favaron père, ancien lieutenant des mobiles, récita des vers patriotiques et M. Toutinet, favori des Muses, débita une poésie de circonstance. Mais Bernard Mériel, tout à coup, réclama le silence. Il avait chauffé sournoisement, à coups de Villaudric et de Gaillac, son voisin, le vice-président du Conseil de fabrique, lui avait soufflé l'idée de prendre la parole. Et il la prit, en effet, mais après quelques balbutiements incertains, soulignés de gestes expressifs, il la quitta honteusement. Et ce fut le fou rire.

L'abbé Resongle exultait. L'amour-propre paroissial débordait de son cœur comme la mousse de son verre. Il célébrait le terroir, la fertilité du sol, le bon esprit des habitants. Les céréales rendaient quinze pour un de la semence ; il y avait encore eu quatre-vingt-quinze pour cent de communions d'hommes aux Pâques dernières… Les mécréants eux-mêmes de Bazerque étaient d'une espèce particulière ; sensibles au fond, faciles au repentir. Témoin, le cas de ce Birol…

— Vous connaissez tous Birol, disait-il, un garnement s'il en fut, un mauvais diable qui eut, il y a quelques années, des démêlés avec la justice. Un fort gaillard, par exemple, les plus larges épaules de la paroisse. Et bien, j'étais en peine pour trouver des porteurs capables de charrier la statue. Birol s'est offert : « A condition que tu te confesseras avant », lui ai-je dit. Il s'est confessé, il a porté la statue. N'est-ce pas admirable?

X

L'explosion d'un marron d'air coupa court à l'éloquence de l'abbé Resongle. Le feu d'artifice commençait. Les pièces étaient dressées en bordure de la route devant la maison des Mériel. Les croisées du presbytère donnaient juste en face. Sans se déranger, en sirotant le café et les liqueurs, on pouvait assister au spectacle… Adrien de Favaron n'était plus là ; il servait de second à Bernard, artificier en chef, qui l'avait préposé au lancement des fusées. De l'embrasure de la fenêtre où il s'adossait, Gilbert regardait Claire évoluer dans le salon, verser le café aux convives. Elle riait, très excitée, répondait avec des manèges de coquetterie espiègle aux fadeurs dont la poursuivait le poète-orphéoniste Toutinet. Débarrassée enfin, elle poussa droit à Gilbert :

— Qu'est-ce que vous ruminez-là, dans votre coin, Monsieur l'abbé? lui demanda-t-elle. Gageons que vous étiez en train de penser du mal de moi — après en avoir dit peut-être, pendant le dîner, avec votre voisine. Peuh! Vous aviez l'air d'être bien d'accord ensemble. N'est-ce pas que c'est une créature imposante, ma future belle-mère? Un vrai portrait de famille avec son tour de cheveux à la Sévigné. Et ce qu'elle se gobe! Ah, elle et moi, ça fait deux! Allons! dites la vérité, elle vous a rasé légèrement, avouez-le, Madame mère!

— Madame de Favaron est une personne sérieuse, elle a d'excellents principes, murmura Gilbert.

— Turlututu! répliqua Claire. C'est une insupportable pimbêche. Heureusement, ce n'est pas elle que j'épouse… si j'épouse…, ajouta-t-elle en haussant les épaules.

— Tout à l'heure, à table, vous n'aviez pas l'air d'hésiter…, sourit Gilbert.