La Sainte Vierge et Claire s'entendaient très bien. Claire prenait à cœur ses pieuses pratiques. Après la passade de frivolité qui les avait interrompues, elles avaient pour elle un attrait de nouveauté, une pointe d'émotion où elle retrouvait ses émotions, ses ferveurs anciennes. Elle se plaisait à ce retour, elle avait une satisfaction délicate à se refaire toute petite, toute humble, toute innocente, à dévêtir la livrée du siècle, à rejeter son enveloppe de mondaine. Et à cette toilette de son âme, à cette toilette à rebours, elle mettait encore une coquetterie inconsciente. Ce n'était pas pour elle seulement, ni même pour Jésus qu'elle se démarquait ainsi, c'était pour l'abbé Nohèdes.
Pendant que Claire s'appliquait à ces exercices, l'abbé arrivait, échangeait un salut muet avec elle, allait s'agenouiller dans sa stalle. Leurs regards se croisaient un moment, se détournaient pour se rejoindre encore.
Leurs âmes ne se quittaient pas. Gilbert priait pour Claire. Sa piété s'exaltait à la pensée d'avoir été choisi pour la ramener à Dieu. Et Claire était le bon élève, l'écolier docile sous le regard du Maître ; elle piochait son Imitation, sa Journée du Chrétien, comme le collégien sa version ou son thème, moins pour le thème ou la version que pour les bons points en perspective.
Les exercices dévots en se succédant modifiaient leurs attitudes. Gilbert se levait de sa stalle, se prosternait en adoration devant le tabernacle ; Claire faisait son chemin de Croix. Et elle avait jusque dans sa ferveur une élégance d'attitudes, une manière à elle de glisser sur les dalles, d'écarter les plis de sa robe en pliant les genoux, d'incliner la tête ou de la relever vers les saintes images, qui donnait des distractions à Gilbert.
Une fois la semaine, le samedi, elle s'occupait à renouveler les fleurs dans les vases de l'autel. Le jardinier des Mériel en brouettait toute une brassée, et l'abbé Nohèdes aidait la jeune sacristine à les disposer en bouquets. C'était toute une après-midi de causerie à demi-voix, de gaieté discrète, dans le recueillement du sanctuaire. L'abbé s'employait aux gros ouvrages, il égalisait les tiges, coupait les fleurs mortes, charriait sur les degrés du tabernacle les bouquetiers énormes lourds du poids des tournesols et des asters. Claire s'ingéniait à combiner les couleurs, à les assembler selon les affinités que lui révélait une délicate esthétique. Le parfum capiteux et triste des floraisons d'automne, l'odeur des verdures coupées, l'arome délicat des héliotropes et des verveines, imprégnait leurs doigts, flottait autour d'eux en une douceur voluptueuse. Et leurs jeunes visages, animés par le travail, égayés par la liberté d'une camaraderie permise, se souriaient à travers le fragile édifice des pétales qui s'effeuillaient dans leurs mains, s'en allaient en pluie fraîche sur la moquette du tapis.
Quand le paysage de l'autel était composé, Claire ouvrait l'harmonium, essayait quelques accords. Depuis la démission définitive de M. Béquine, l'organiste, elle avait dû se charger d'accompagner au lutrin, de jouer à la grand'messe et aux vêpres dans les intervalles du plain-chant. L'abbé Gilbert la guidait dans le choix, dans l'interprétation des morceaux. C'étaient des motifs de Schumann, de Mendelssohn, des mélodies pour eux, et tant pis pour les autres, s'ils ne savaient pas les entendre.
Ces répétitions en tête à tête étaient un ravissement. Grâce à la transposition de la musique, une confusion se faisait du divin à l'humain. L'amour de Jésus et l'amour de la créature parlent à peu près la même langue, éveillent des sentimentalités presque pareilles. Délicieux équivoque où se complaisait la nouvelle convertie.
L'abbé Nohèdes devait l'avertir de l'heure, et avertie, elle prolongeait les adieux, s'attardait à des consultations inutiles. Elle s'en allait enfin, pleine de son rêve, insensible au contact de la vie réelle. Le soir, dans le salon familial, autour de la table à jeu, l'émotion persistait encore, l'innocente complicité continuait entre les deux amis. A travers les platitudes de la conversation, les mots d'esprit de M. de Viraben, les plaisanteries d'usage, suggérées par le bézigue, Claire écoutait en idée les propos de l'après-midi, les confidences échangées au pied de l'autel. Gilbert lui-même, quelque effort qu'il fît, avait peine à descendre de ces hauteurs mystiques. Un regard plus profond, une parole plus grave lui échappait, évoquait pour Claire et pour lui le pays, le monde de l'au-delà où ils venaient de vivre ensemble.
XVII
Cependant la dévotion de Claire déconcertait le petit monde des Mériel.