Cette aventure mettait son catholicisme à une rude épreuve. Le mieux pensant des hommes en fut pendant quelques jours le plus impie. Il en voulait à l'abbé Nohèdes, il en voulait presque au bon Dieu de lui avoir pris son bien, il s'en prenait à son ami Adrien — son ami? — de n'avoir pas su défendre sa fiancée contre les entreprises du séminariste.
Puis, ce moment de mauvaise humeur passé, il se trouva plus misérable encore. Il avait cru désirer Claire, et voilà qu'il l'aimait maintenant. Un Viraben imprévu, un Viraben sentimental éclatait brusquement à travers l'autre, le Viraben au monocle, impassible et correct. Amoureux à son âge, mauvaise affaire! Le vicomte s'enfermait en tête à tête avec son miroir ; mais ce confident ne lui disait rien de bon. Il se remémorait alors pour prendre courage ses anciens succès, ses bonnes fortunes d'antan, il recensait de vieilles écritures, des photographies éventées. Pauvres consolations!
Le beau Viraben souffrait et il s'étonnait de souffrir. Lui qui n'avait connu jusque-là que des soucis de santé ou d'argent, une culotte au cercle, un commencement de gastrite, il n'en revenait pas d'avoir gâté sa vie pour les beaux yeux d'une demoiselle de campagne. Il constatait son mal et il s'y abandonnait. Il savait ce qui l'attendait à Bazerque et il fallait qu'il se soumît chaque jour à cette épreuve, qu'il renouvelât la certitude de sa disgrâce.
Aux heures où il ne pouvait pas voir Claire, son unique bonheur était de parler d'elle avec Adrien. Les deux amis ne se quittaient plus. Ils se plaignaient l'un à l'autre de leur commune infortune. Adrien ne reconnaissait plus sa fiancée. Elle, si bon enfant, si complaisante à ses habitudes bonnes ou mauvaises, est-ce qu'elle ne taxait pas ses petits verres, maintenant? Et si elle l'avait fait par amitié encore! Mais ce n'était qu'une consigne. Elle obéissait aux instructions de l'abbé Nohèdes.
— Un fanatique, cet abbé! s'exclamait Adrien.
— Un intrigant! répliquait Viraben.
— Il est en train de la brouiller avec moi.
— Avec nous… Car, enfin, je ne lui ai rien fait, à ta fiancée… soupirait le vicomte.
— Dis que tu l'as comblée…
— Et tu vois comme elle me traite. Elle ne me laisse rien passer. Pas le plus petit mot pour rire. Ça devient funèbre, chez ta future belle-mère, mon pauvre ami. On se couche comme les poules. Un de ces soirs, je vous trouverai tous occupés à réciter le chapelet… Une jolie vie que tu vas mener là, quand tu seras marié, entre ces femmes et ces prêtres!