— Vous, Nohèdes? l'interrogeait son voisin, l'abbé Candeil, que comptez-vous faire?

— Nohèdes? répliquait un de la bande, il édifiera la paroisse de Bazerque comme il édifiait le séminaire. Saint Nohèdes, priez pour nous!

— Bazerque ; bonne paroisse, affirma l'abbé Candeil. L'abbé Resongle est un brave homme et sa cuisinière est un ange ; cave sérieuse, spécialité de Gaillac. Et puis nous avons madame Mériel, madame Albanie! la providence du clergé. Bonne paroisse, Bazerque!

— Messieurs, fit observer l'abbé Escaffre, le diacre, en levant le nez de sur son bréviaire, vous oubliez que notre ami est orphelin. Il va faire une triste rentrée dans son pays.

Gilbert serra la main de l'abbé Escaffre.

Il y eut un silence. Le train s'arrêtait à Montlaur.

L'abbé Candeil descendit, reçu à bras ouverts, sur le quai de la petite gare, par sa mère, par son père. Et la joie de la brave artisane, les mains tendues en accueil vers le séminariste, rappelaient à l'orphelin ses anciennes arrivées d'écolier en vacances, les embrassades maternelles gênées par le trophée des livres de prix, des couronnes en papier doré qu'il rapportait au pays.

Mais ses pensées bientôt prenaient une autre direction. Il était tout au choc de la réalité vivante, qui, sournoise, après une année vouée au rêve mystique, travaillait à le reprendre. La femme surtout l'inquiétait. Exilée brusquement de sa vie après un règne éphémère, oubliée dans la claustration sulpicienne, elle reparaissait, troublante, déjà redoutable. Dans la rue, en quittant le séminaire, à la gare, dans le coudoiement de la foule, il avait subi les premiers contacts. Et maintenant, dans le compartiment du train, c'était en face de lui le tête-à-tête de deux promis de village qui se dévisageaient, serrés l'un contre l'autre, comme agrafés par le désir, se mêlaient ensemble dans des attitudes d'une impudeur ingénue.

Gilbert, agacé, se détournait d'eux pour le spectacle des campagnes en bordure de la voie. Mais là encore, d'autres images l'attiraient, des batifoleries, des culbutes sur l'herbe, de faneurs et de faneuses occupés à sauter la luzerne. Ils disparaissaient, et le séminariste les voyait encore. Et il pensait aux petites camarades d'enfance et de jeunesse qu'il allait retrouver à Bazerque, à Claire Mériel surtout, sa grande amie de jadis. L'abbé Resongle, chez qui le séminariste allait passer ses vacances, avait l'habitude de faire chaque soir la partie de bésigue de madame Mériel. Il l'emmènerait avec lui sans doute. Aujourd'hui même, dans quelques heures, il se retrouverait avec Claire.

Heureusement, Gilbert était armé. La veille encore, au cours d'un dernier entretien, son directeur, l'abbé Védrune, l'avait prémuni contre une faiblesse possible. La prudence ecclésiastique avait, en pareille occurrence, tout un règlement de conduite, une série de sages précautions : fuir les occasions de tête-à-tête avec les femmes, ne jamais les regarder en face. Si ces mesures préventives ne suffisaient pas, il y avait le recours à la prière, l'intercession de Dieu et des saints. Gilbert se rassurait en y pensant. Peut-être aussi s'exagérait-il le danger.