— Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au lieu d'apprendre sa grammaire! Il s'agit bien de princes et de princesses. Tu as eu de mauvaises notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à ton père, et récite, paresseux!
VII
Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain ni les jours qui suivirent. Très fatiguée encore, elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les instructions du docteur Estenave, elle faisait sa cure d'air. C'était, le matin, de lentes promenades de vingt pas où elle essayait ses forces et l'après-midi, aux heures chaudes, quand le soleil vertical inondait Argelès, des siestes dans l'ombre immobile du tendelet de coutil, des lectures sans suite interrompues à tout moment, distraites par les riens de la vie autour d'elle, par le festonnement d'une abeille sur la page commencée, par le spectacle d'un nuage glissant en face d'elle, de l'autre côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.
Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun désir de me mêler plus étroitement à ses occupations. Mon émotion du premier soir s'était calmée. J'allais et je venais dans la maison ; j'avais repris mes heures de lecture et de promenade. Il me tomba ces jours-là quelques corvées de propriétaire, des réparations urgentes à ordonner, et je vaquais à ces soins avec une liberté d'esprit, un entrain qui ne m'étaient pas coutumiers en pareil cas. Aucun effort ne me coûtait ; je sentais en moi une plénitude, une surabondance de vie qui me soulevait, me portait au-dessus des obstacles. L'arrivée de l'étrangère avait fait ce miracle. L'approche seule de la passion m'avait transformé, avait tout transformé autour de moi. Jamais Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la vie de province et de famille ne m'avait semblé meilleure. Je débordais d'optimisme.
Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas Thérèse, ne faisant rien ou presque rien pour lui plaire, je me croyais pourtant assuré de ses bonnes grâces, je ne doutais pas un instant de notre mutuelle sympathie. Non par fatuité, vous me connaissez suffisamment pour que je n'aie pas besoin de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se subordonnait à mon rêve. Je m'étais créé, d'après mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse idéale ; et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore plus qu'avec la Thérèse vivante.
C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait auprès d'elle…
Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès le premier soir, la prenait chaque jour davantage. Entre les lectures et les siestes, ces existences devant elle la captivaient. Elle était curieuse de pouvoir nommer ces inquiétantes voisines. Et comme ma belle-mère et ma femme n'étaient jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais seul en état de les lui présenter.
C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des jardins d'Argelès, et immédiatement au-dessous, le bariolage des villas et des parcs : un horizon d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure entre des mamelons étagés en écran, comme pour épargner aux hôtes la sublimité des pics, le lyrisme fatiguant de la haute montagne.
Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision d'une nature un peu factice, faite pour les yeux à demi fermés de la sieste, pour le balancement du rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite pour aller vers l'idylle rustique, épanouie en face d'elle sur les pentes du Davantaïgue. Là c'était côte à côte, selon les reliefs ou les pentes, l'animation des cultures ou le silence visible de la vie bocagère, la paix des solitudes rocheuses habitées par les châtaigniers et les bouleaux. La verdure des prairies alternait avec la maturité blonde des champs de seigle, et la course des gaves se laissait deviner à l'abondance de l'herbe et des feuillages qui accompagnaient leurs rives. Des clochers naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient à travers les bordures ; des luisants d'ardoise, des blancheurs de crépi éclataient parmi la floraison des jardins ; des villages, des hameaux s'égrenaient en chapelet au bord des routes.
A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la brèche fauve d'une carrière ouverte au-dessus de l'église ; plus bas, à droite, c'était, presque au niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. Le manoir lézardé de Couhite cachait un peu plus loin sa déchéance dans l'ombre moisie de son vieux parc de marronniers et de cyprès ; et tout à fait au fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, la ruine de Baucens grimaçait dans le lierre. Toute la vie humaine, celle de maintenant et celle de jadis, était enfermée dans ces limites.